Kernerman Dictionary News Number 11 July
2003
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Quelques
Concepts Lexicographiques Issus d'une À
l’occasion du Congrès Euralex qui eut lieu à Copenhagues en juillet
2002, en tant que lexicologue et lexicographe français au contact de mes
collègues s’exprimant en anglais, trois idées fortes m’ont traversé
l’esprit : - tout d’abord, il y
avait manifestement beaucoup à apprendre pour un spécialiste français
auprès de mes collègues anglais et américains dans leur approche spécifique
de notre discipline ; - ensuite, il m’a
semblé d’emblée qu’il n’y avait pas vraiment eu jusqu’ici beaucoup
d’échanges entre les approches françaises et les approches anglaises et
américaines ; - enfin, je découvrais
que si j’apprenais beaucoup de mes collègues et amis anglais et américains,
j’avais peut-être aussi un certain nombre de points de vue et de méthodes
propres à ma formation qui pouvaient participer efficacement de la commune
réflexion. Aussi, encouragé par
Ilan Kernerman dont la conférence au Congrès Euralex était particulièrement
intéressante et stimulante, également encouragé par Tony Cowie dont
j’admire le dynamisme bienveillantt, j’ai accepté de tenter d’exposer
quelques-unes de ces idées qui font partie de mon credo et de ma formation
dans le cadre de la revue Dictionary
News. Trois perspectives m’ont paru intéressantes à développer en
priorité. La première correspond
à la distinction à établir entre la « lexicographie » et la
« dictionnairique ». La notion récente de « dictionnairique »
a en effet été introduite par Bernard Quemada, directeur du Trésor
de la langue française (16 volumes : 1971-1994), et elle a été
adoptée avec fruit par de nombreux lexicologues français. Elle me paraît
fondamentale. La seconde perspective
est celle développée par Robert Galisson à l’égard de la « lexiculture ».
Robert Galisson est un de nos lexicologues du français langue étrangère
les plus originaux et les plus performants. De fait, la lexiculture est
probablement l’une des composantes les plus négligées dans la rédaction
même des articles de dictionnaires français ou anglais, parfois même
totalement oubliée. La troisième
perspective est celle que j’appelle la « triple investigation
dictionnairique ». Quelques conférences que j’ai données sur le
sujet m’ont convaincu que cette approche particulière pouvait très
probablement avoir ses vertus pour l’amélioration de nos dictionnaires.
Pour bien comprendre la
différence entre la lexicographie
et la dictionnairique et bien
percevoir leur indispensable complémentarité, il est nécessaire de la
situer dans l’histoire récente des dictionnaires français qui, peu ou
prou, n’est pas très éloignée de l’histoire de la lexicographie des
autres pays occidentaux. On peut distinguer en effet quatre moments
successifs au cours de la seconde moitié du XXe siècle. 1.1. La lexicologie
dissociée de la lexicographie, au
sens traditionnel du terme De
1950 à 1965, se démarque globalement une première période où il
s’agit de distinguer la lexicologie,
l’étude scientifique des mots, de la « lexicographie », au
sens traditionnel du terme, c’est-à-dire le fait d’élaborer des
dictionnaires. On sait en effet que la lexicologie en tant qu’étude des
mots n’atteint vraiment le rang de discipline scientifique que depuis la
seconde moitié du XXe siècle. En France, une date est
symbolique à cet égard, ce n’est effectivement qu’en 1959 que paraît
le premier numéro des Cahiers de
lexicologie et cette revue scientifique fondée et dirigée par Bernard
Quemada franchira le cap du XXIe siècle, avec pas moins de 78
numéros et un succès scientifique jamais démenti. Au
cours de cette première période, la lexicologie et la lexicographie au
sens classique du mot se redéfinissent l’une et l’autre et l’une par
rapport à l’autre, la lexicologie devenant pleinement une discipline
scientifique, et la lexicographie s’assimilant clairement à la fois à un
savoir faire et à une science. Les
lexicologues, tout en s’inscrivant dans la continuité de la philologie,
prennent alors la mesure du structuralisme naissant et des technologies de
pointe du moment, technologies qui passent au cours de cette période par
les machines mécanographiques à cartes perforées. Étudier le lexique et
les vocabulaires en faisant appel à de grands corpus traités par cartes
perforées, tel est bien l’enjeu pionnier de cette période. C’est
notamment à Besançon, dans les laboratoires ainsi équipés de machines à
cartes perforées, que viennent se former des lexicologues de l’Europe
entière. Ainsi, en juin 1961, un colloque, qui a aujourd’hui valeur emblématique
à mes yeux, est organisé par Bernard Quemada à l’Université de Besançon
sur la mécanisation des recherches lexicologiques, colloque tout à fait
représentatif du nouvel état d’esprit qui s’installe. Que déclare en
effet l’un des invités, le Révérend père Busa, directeur du « Centro
per l’automazione dell’analisi letteraria » de Gallarate, près de
Turin ? « L’on a conscience que nous tous qui prenons part au
colloque, sommes pionniers de l’automation de l’analyse lexicale. Nous
illustrons un rôle nécessaire dans l’évolution, qui est en cours du
livre […]. Aujourd’hui, aux côtés des cahiers et des livres imprimés,
est en train de se placer le livre
électronique ». Une telle déclaration, en 1961, mérite d’être
qualifiée de visionnaire ! Elle montre en tout cas que la lexicologie
prend une nouvelle dimension en s’appuyant sur les nouvelles technologies
en train de naître. Quant
à la lexicographie de cette période, elle se démarque en France par la
prise de conscience que les dictionnaires doivent reposer sur une plus
grande analyse des critères qui les définissent. Les dictionnaires échappent
au rôle isolé d’outils pour devenir l’objet d’une nouvelle réflexion.
On
s’intéresse notamment à la notion de Dictionnaire
du français fondamental (1958) : dans la lignée du « basic
english » : ce dictionnaire du français de base relève de fait
d’une expérience scientifique à perspective didactique, en étant fondé
à partir d’une analyse de fréquence du vocabulaire. Dans l’attente
d’un nouveau grand dictionnaire de langue française, on republie par
ailleurs un grand dictionnaire symbolique du XIXe siècle, le Dictionnaire de la langue française de Littré (première édition,
1873 ; édition reprise en 1956). Dans le même temps, s’échaffaudent,
à travers le Grand Larousse encyclopédique
en dix volumes (1960-1964), les premières démarches définitoires
construites en utilisant de nouvelles technologies, celles du moment, en
l’occurrence 400 000 cartes perforées établies en amont de ce
dictionnaire papier. Dictionnaire
encyclopédique mais aussi performant dans le domaine de la langue et
des technolectes, ce Grand Larousse
encyclopédique mérite d’être retenu comme l’un des
dictionnaires-phares de cette période. On n’aborde pas encore l’ère
informatique au sens précis du terme, mais des méthodes très rigoureuses,
fondées sur des analyses algorithmiques, sont déjà à l’œuvre. Cependant,
pour l’heure, la lexicographie peut encore garder son sens traditionnel :
elle s’assimile en effet à l’élaboration de dictionnaires, en faisant
appel en la circonstance aux technologies les plus adaptées, et en
s’appuyant sur des équipes de plus en plus professionnalisées. 1.2. La naissance de la métalexicographie et la nouvelle distinction lexicographie/dictionnairique La
seconde période s’écoule en gros de 1965 à 1980, en démarquant un
moment où le dictionnaire bénéficie d’un nouveau statut, en étant
largement reconnu comme un objet d’étude scientifique. Une thèse française
intitulée Les dictionnaires du français
moderne (1539-1863) (Didier, 1968), thèse que l’on doit à Bernard
Quemada qui dirigera ensuite le Trésor de la langue française,
s’impose comme une somme à partir de laquelle de nombreuses études vont
fleurir sur tel ou tel dictionnaire d’hier. Une nouvelle discipline prend
donc naissance : la métalexicographie.
La lexicographie, jusque-là, principalement liée à un besoin du
quotidien, perçue surtout comme un outil, fait désormais partie des corpus
que l’on étudie pour mieux comprendre l’histoire du genre et le
fonctionnement de la langue. Ce faisant, les dictionnaires commencent à ne
plus être seulement l’œuvre de philologues et d’excellents artisans,
ils deviennent affaire aussi de linguistes. Cette seconde période
coïncide avec un moment d’intense commercialisation des dictionnaires
auprès du grand public, et une véritable révolution des technologies
informatiques, en amont du dictionnaire, dans le classement des données et
de leur interprétation. En vérité, le domaine de la recherche sur le
lexique prend une ampleur nouvelle, tout comme il devient plus facile de
fabriquer des dictionnaires à partir de différentes bases de données
informatisées, en les adaptant à différents types de public. Bernard
Quemada installe alors une nouvelle dichotomie, entre la « lexicographie »,
à laquelle il donne un nouveau sens par rapport au sens traditionnel, et la
« dictionnairique », les deux concepts fomant une utile
dichotomie tout en étant complémentaires. Dans l’opposition
nouvelle instaurée entre la lexicographie,
dans sa nouvelle définition, et la dictionnairique,
la lexicographie dépasse alors de
très loin le fait de rédiger un dictionnaire pour être assimilée à une
véritable recherche scientifique, conduite sur les mots et leur
recensement, avec tous les travaux définitoires qui y correspondent. La
dictionnairique représente au contraire tout ce qui est lié aux
aspects concrets de la fabrication, de la présentation, pour un public donné,
avec tous les impératifs commerciaux qui s’imposent pour plaire au
public. Avec
la lexicographie, on se situe en fait dans le domaine de la recherche,
sans préoccupation d’une mise en valeur pour un public non initié, sans
avoir le souci d’adapter le contenu à des lecteurs acheteurs d’un
produit. On est en quelque sorte bien en amont du dictionnaire mis en forme
pour être vendu, on se situe dans la pure recherche. Il peut même s’agir
d’une lexicographie qui, contrairement à la définition courante de la
lexicographie qui s’assimilait à l’élaboration d’un dictinnaire,
n’aboutisse pas nécessairement à un dictionnaire vendu. Correspondant à
telle ou telle recherche sur les ensembles de mots, sur leur définition,
elle peut très bien ne pas sortir d’un laboratoire et correspondre, par
exemple, à des bases informatisées destinées aux seuls chercheurs. Il
n’y a pas là, le souci d’un calibrage de l’information pour un
produit séduisant d’un format achetable. La dictionnairique
– un mot que Charles Nodier a déjà utilisé au XIXe siècle,
mais qui était tombé dans l’oubli jusqu’à ce que Bernard Quemada ne
l’exhume – définit de son côté le fait d’élaborer un dictionnaire
en tant que produit, offert à la vente, avec toutes les contraintes et les
problématiques dont relève chaque réalisation, en tant qu’instrument de
consultation, média culturel conçu à dessein pour un public déterminé
d’acheteurs potentiels. Ainsi, ne faut-il jamais oublier que le
dictionnaire représente un produit technico-commercial dont le contenu est
défini en fonction des moyens qui lui sont consentis pour une clientèle délimitée,
dans le cadre d’une étude de marché précise. Ainsi, prenons pour
exemple deux dictionnaires qui sont très répandus dans le monde
francophone et qui sont considérés comme étant de grande qualité, en
l’occurrence le Petit Robert ou
le Petit Larousse (rappelons
qu’il se vend 200 000 Petits Robert
par an en moyenne, et 800 000 Petits
Larousse par an, dont plus d’un million pour 2001). Lorsqu’une
nouvelle édition en est proposée (chaque année puisqu’ils sont millésimés)
et qu’il faut ajouter un mot nouveau dans une page, il n’est pas
question à chaque rentrée scolaire de recomposer l’ensemble du
dictionnaire papier, on supprime simplement tel ou tel exemple déjà
installé dans un article voisin sur la même page, tel ou tel effet de
sens, pour gagner les quelques lignes qui permettront d’insérer ce
nouveau mot sans toucher au début de la page et à sa fin, et donc sans
avoir à modifer les pages qui précèdent et celles qui suivent. On se
situe bien là en pleine dictionnairique : ce sont les contraintes
pratiques qui l’emportent sur la qualité et la précision définitoires. On
peut aussi, pour mieux illustrer la différence qui existe entre la lexicographie
et la dictionnairique, affirmer
que l’on peut être un excellent lexicographe, c’est-à-dire procéder
à d’efficaces recherches sur les ensembles de mots, sur leur définition,
et pour autant se révéler un exécrable dictionnairiste, c’est à-dire
ne pas réussir à respecter des délais de fabrication et les inévitables
contraintes matérielles imposées. On voit ainsi de grands dictionnaires bénéficier
dans les premiers volumes d’articles énormes, au point d’être presque
illisibles, puis au fur et à mesure, parce que la place va manquer et
qu’on a déjà dû augmenter le nombre de volumes initialement prévus,
les articles s’amaigrissent, et on peut même se retrouver en toute fin
d’alphabet avec des articles indigents. L’éditeur
ne se confond pas avec un chercheur, il doit nécessairement vendre le
produit d’une taille choisie pour un public à séduire à un prix donné,
au cours d’une période donnée : la dictionnairique le concerne en
tout premier. La règle est sans mystère : si le produit est inadapté,
démesuré, non homogène dans la densité d’information apportée, le
dictionnaire en tant que produit n’aura pas de succès, il ne se vendra
pas, et la maison d’édition sera en péril. Quoi
qu’il en soit, la lexicographie et la dictionnairique sont complémentaires :
il n’y a pas en effet de dictionnairique intéressante si elle ne repose
pas sur une solide lexicographie, et le lexicographe est parfois plus
efficace s’il a su tenir compte des contraintes dictionnairiques de temps
et de place qui, d’une certaine manière, le cadrent et le poussent peut-être
à davantage d’homogénéité dans la description d’un grand ensemble de
mots.
On peut retenir
plusieurs leçons de cette distinction nécessaire entre la lexicographie et
la dictionnairique. Tout
d’abord, il importe de bien dissocier les deux perspectives,
lexicographiques et dictionnairiques. Un dictionnaire, un produit donc, dans
lequel les deux perspectives seraient confondues risque d’être très décevant
par rapport à ce qu’attend le lecteur. Le lecteur souhaite en général
des informations précises, mais pas étouffantes. S’il achète par
exemple un ouvrage de mille pages, il préférera l’information utile et
claire à l’information à tendance exhaustive qui transforme chaque
article en exercice de compression, en effrayant digest. Vouloir toujours
donner le maximum d’informations dans le minimum de place, c’est
condamner le lecteur à une lecture faite à la loupe, à une lecture
intellectualisée de « chercheur ». A-t-on réfléchi, par
exemple, que le dictionnaire représente un genre dans lequel le rédacteur
se refuse en principe toute redondance stylistique, celle-ci étant considérée
comme incongrue ? On y fait la chasse au superflu, l’objet est
scientifique et à ce titre, il se doit, croit-on, d’être austère. On
constatera cependant que les premiers dictionnaires monolingues français,
ceux du XVIIe et du XVIIIe siècle dont il émane un
grand charme, ne semblent pas à ce point contraints par une règle
scientifique, de nature presque monacale, régissant l’ensemble de
l’ouvrage. Toujours gagner de la place, en condensant le plus possible,
pour ajouter de nouvelles informations, n’est pas un bon réflexe. En
dehors du genre « dictionnaire », dans les ouvrages de nature
didactiques, la redondance est justement très présente, voire
indispensable, pour les explications. Elle permet d’aérer
l’information, de la rendre accessible, digestible, elle offre aussi la
possibilité de proposer diverses approches. Trop d’informations denses
contrarient en définitive l’information efficace, tout en nuisant au
plaisir de la consultation. Faute d’une dictionnairique qui permette
d’emblée cette souplesse de rédaction, faute d’un dictionnaire qui
sache limiter la lexicographie à un degré donné pour ajouter toute la
dictionnairique qui convient, celle qui rendra la lecture du dictionnaire
agréable, on perd sans doute l’une des fonctions premières du
dictionnaire : rendre claire mais aussi agréable, lisible,
l’information. Il est facile d’ajouter de l’information dense au nom
de la lexicographie, il est difficile de se limiter et de choisir en bonne
dictionnairique le discours le mieux adapté. Ensuite, assimiler le
produit de la recherche à la rédaction d’un article qui doit en rendre
compte à cent pour cent, c’est confondre les étapes. Il y a un moment
pour conduire la recherche, pour faire donc de la lexicographie, avec en somme un article destiné au seul chercheur ;
il y a un autre moment pour adapter les résultats au lecteur, pour
s’installer donc en dictionnairique,
sans vouloir redonner forcément tout ce qui a été trouvé en
lexicographie. On élabore alors un article destiné à un lecteur qui
n’est ni linguiste, ni disposé à relire et relire des définitions trop
denses. L’information à donner au lecteur ne doit pas se confondre avec
la reprise pure et simple du discours scientifique et austère qu’attend
le linguiste. Ainsi, la rigueur absolue et le souci d’exhautivité qui règnent
dans la recherche ne sont plus nécessairement les critères premiers :
il faut adapter pour mieux expliquer. Le lexicographe-chercheur peut écrire
pour ses pairs quand il est dans le domaine de la recherche, mais quand il
se fait dictionnairiste, il n’écrit plus du tout pour ses pairs, il écrit
pour tous les lecteurs et tout spécialement ceux qui ne sont pas
linguistes. Le dictionnaire a vocation didactique d’outil pour tous. Enfin,
a-t-on réfléchi suffisamment au fait que s’il est bon que le chercheur
sache le plus de choses possibles sur le fonctionnement du mot dans la
langue, il lui faut, quand il devient dictionnairiste, non pas forcément
les résumer dans le moins de place possible, mais au contraire répondre le
plus possible aux questions particulières que se pose le lecteur vis-à-vis
de ce mot ? Or, le traitement souvent sytématique de l’information,
à la manière de ce que nous faisons en linguistique, ne répond pas
toujours à la majorité des questions spécifiques que les utilisateurs de
dictionnaires se posent pour tel ou tel mot. Il
y a en effet plusieurs mots dans le mot, le « mot de la langue »,
le « mot du discours », le « mot littéraire », le
« mot référent », etc. Or, ne l’oublions pas, le mot inscrit
dans le dictionnaire qui correspond souvent à une synthèse plus ou moins réussie
de tous ces « mots » cachés dans un seul mot, n’est pas le
mot lui-même. Il faut admettre que le mot du dictionnaire est un artefact,
un mot « dictionnairique ». Le mot décrit dans l’article
n’est pas seulement celui que l’on analyse entre langue et discours, il
pourrait d’abord être perçu comme le mot « consulté ». Et,
à ce titre, le mot consulté a en partie ses difficultés propres qui échappent
souvent aux règles homogènes de description, conçues pour l’ensemble
des mots du dictionnaire. On
a établi par exemple une liste sommaire de ces difficultés propres pour
certains mots français, et on s’aperçoit que tel mot est presque
toujours consulté dans le dictionnaire pour lever la même difficulté. Il
est curieux que l’on n’ait pas organisé des groupes d’observateurs
non linguistes, des consultants des dictionnaires, notant systématiquement
les questions qu’ils posent au dictionnaire. Une grande enquête de ce
type serait pour le moins révélatrice. On en a une idée pour les
dictionnaires électroniques en ligne, lorsqu’est organisée une
observation automatique des questions posées, mais les études des besoins
manifestés manquent. Ainsi,
comment écrit-on le verbe français rejeter
au futur : rejetera, rejettera ?
Presque aucun dictionnaire ne pense à l’introduire dans un exemple, or
l’article est consulté à 80 % pour cette question. Pour l’abréviation
très usitée, un pro (un
professionnel), on ne trouve jamais le pluriel, et l’on hésite, peut-on
écrire des « pros ». Là aussi, la consultation de ce mot répond
en majorité à cette question d’orthographe. Certes, pour le linguiste,
le problème ne se pose pas. Il a en effet réfléchi en termes de règles
à l’échelle de tout l’ouvrage, et il considère que, s’il ne donne
pas telle ou telle information, c’est qu’à ses yeux cela va de soi.
S’il ne mentionne pas de remarque particulière, c’est que l’on suit
la règle générale. Obsédés que nous sommes en tant que lexicographes
par la place à gagner, toute économie de d’espace est bonne à prendre,
la règle générale fait gagner des espaces typographiques : tant pis
pour le lecteur qui n’a aucune conscience de notre obsession et qui
consulte un mot justement parce qu’il n’est pas conscient de la règle générale.
C’est faire fi un peu vite de la consultation inquiète du lecteur. En vérité,
le lecteur ne lit statistiquement jamais les préfaces et souhaite une réponse
directe à ses questions. Ainsi, pour les accords particuliers et compliqués
en français des pronominaux qui font que « il se sont développé »
ne prend pas de s, là aussi, il est bien rare que les dictionnaire en
offrent l’illustration souhaitée dans les exemples. Il en va de même sémantiquement
où l’on n’attend pas forcément et systématiquement la description
exhaustive de tous les composants sémantiques du mot, mais parfois des
exemples éclairants sur le référent, hier et aujourd’hui. Presque aucun
français ne consulte l’article « chaise » pour son
orthographe ou son emploi dans la langue : ici, c’est le référent
qui l’emporte. C’est donc le référent qui doit être surtout développé
en bonne dictionnairique, or un dictionnaire de langue français par
principe n’offre pas d’illustration. Il faut donc déjà savoir ce
qu’est une « chaise haute », une « chaise longue »,
une « chaise à porteur », une « chaise percée »,
une « chaise roulante », la « chaise d’une meule »
pour tirer profit de ces mots donnés en liste dans les dictionnaires de
langue, assortis (pas toujours) d’une définition des plus sommaires.
On
assiste alors au rapprochement entre, d’une part, les domaines propres aux
dictionnaires destinés à la consultation humaine, et, d’autre part, la
lexicomatique, une discipline jusque-là réservée aux informaticiens,
cette dernière discipline associant tout ce qui constitue la base des
connaissances lexicales et tout ce qui relève des dictionnaires-machines
pour le traitement automatique des langues et les industries de la langue.
La recherche prend de fait son plein envol, les moyens informatiques
permettant des travaux de très grande ampleur, la lexicographie
au sens quémadien du terme bat son plein. De
l’autre côté, l’informatique, avant même la naissance des premiers cédéroms
et d’Internet, autorise la démutiplication des dictionnaires destinés au
public en partant de bases de données bien nourries. De nombreux petits
dictionnaires apparaissent ainsi, diversifiés selon les âges, la « dictionnairique »
peut même désormais dépasser l’adaptation des données offertes par la
recherche, pour parfois avoir son autonomie, en dehors de la lexicographie. Ce n’est plus de la recherche, c’est de
l’adaptation des données, avec autant de « cocktails » avec
les données que de publics potentiels. Diversifier pour mieux vendre. Et ce
tantôt en adaptant avec talent, efficacité, les acquis. C’est le cas du Dictionnaire historique de la langue
française (Le Robert, 1992) par exemple, qui présente de manière agréable
des informations étymologiques offertes par les chercheurs, du CNRS
notamment . Tantôt au contraire, en apportant rien d’autre qu’un
rebrassage assez plat des informations, sélectionnées, ciblées pour un
profit commercial parfaitement calculé, à la manière d’un produit bien
conditionné. Faire
en sorte que la lexicographie ne
se referme pas sur elle-même, que la dictionnairique
ne s’auto-reproduise pas, tel est alors le cap à ne pas perdre. Les deux
perspectives, lexicographiques et dictionnairiques,
doivent rester solidaires et complémentaires. Sans recherche, il n’y a
pas en effet d’avenir intéressant pour les dictionnaires. Et sans bonne
dictionnairique, la lexicographie peut se racornir et ne profiter qu’à
quelques-uns, sans drainer réellement de nouvelles compétences. Quant à la dernière période,
de la toute fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle,
marquée par le développement d’Internet, elle se distingue d’abord par
le renouveau des stratégies éditoriales, étendues et adaptées aux
nouveaux espaces virtuels, espaces infinis d’information accessibles en
temps réels. Elle se définit aussi par une métamorphose profonde des réflexes
de consultation. Un
problème demeure : pour l’heure, ce sont surtout des adaptations électroniques
de produits, offerts il y a peu sur le papier, qui sont en cours d’élaboration
ou bien proposés sur le marché. C’est de la « redictionnairisation »,
on passe du papier à l’électronique, en y ajoutant toutes les balises
propres à une consultation la plus riche et la plus croisée possible, et
on l’assortit de liens internets. Il reste néanmoins à inventer des
dictionnaires conçus d’emblée pour le support informatique, avec sans
doute de réels décloisonnements par le biais hypertextuel entre
l’encyclopédie et la langue, entre la synchronie et la diachronie, entre
le vocabulaire général et le vocabulaire spécialisé, entre les exemples
textuels et l’exemple imagé, sonore, synesthésique en somme. En y
ajoutant la lexiculture que nous
exposerons ultérieurement.
Ouvrages et articles Galisson R. et J. Pruvost (dr.), 1999. Vocabulaire et dictionnaires en français langue maternelle et en français
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n° 3622. Paris: Presses Universitaires de France. Quemada B., 1961. "Actes du Colloque sur la mécanisation
des recherches lexicologiques". In Cahiers
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Didier Érudition. Quemada B., 1987. "Notes sur lexicographie et
dictionnairique". In Cahiers de
lexicologie, n° 51. Paris: Didier Érudition, pp. 235-245. Dictionnairies Dictionnaire alphabétique et
analogique de la langue française, 5 vol. et 1 Supplément,
1964-1970. Paul Robert. Paris: Société du Nouveau Littré. Dictionnaire de la langue française,
4 vol., 1863-1873. Littré É. Paris: Librairie Hachette. Dictionnaire du français
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Dubois J. (dir.). Paris: Larousse. Dictionnaire du français
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Gougenheim G. Paris: Didier. Dictionnaire historique de la langue française, 2 vol., 1992. Rey A. (dir.). Paris: Le Robert. Grand Larousse encyclopédique,
10 vol., 1960-1964. Dubois Cl. (dir.). Paris: Larousse. Le Petit Larousse illustré,
depuis 1905, un millésime chaque année. Paris: Larousse. Le Petit Robert, Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française,
depuis 1967, un millésime chaque année. Paris: Société du Nouveau Littré, Société
Le Robert. Trésor de la langue française,
Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècle
(1789-1960), 16 vol.,
1971-1994. Paris: Klincksieck, vol. 1-10. Paris: Gallimard, vol. 11-16.
Directeurs: Imbs P. (vol. 1-7), Quemada B. (vol. 8-16). http://www.inalf.fr/tlfi
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