Kernerman Dictionary News • Numbers 11 and 12 • July 2003 and July 2004
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Quelques Concepts Lexicographiques Issus d'une
- tout d’abord, il y avait manifestement beaucoup à
apprendre pour un spécialiste français auprès de mes collègues anglais et
américains dans leur approche spécifique de notre discipline ; - ensuite, il m’a semblé d’emblée qu’il n’y avait
pas vraiment eu jusqu’ici beaucoup d’échanges entre les approches françaises
et les approches anglaises et américaines ; - enfin, je découvrais que si j’apprenais beaucoup
de mes collègues et amis anglais et américains, j’avais peut-être aussi un
certain nombre de points de vue et de méthodes propres à ma formation qui
pouvaient participer efficacement de la commune réflexion. Aussi, encouragé par Ilan Kernerman dont la
conférence au Congrès Euralex était particulièrement intéressante et
stimulante, également encouragé par Tony Cowie dont j’admire le dynamisme
bienveillantt, j’ai accepté de tenter d’exposer quelques-unes de ces idées
qui font partie de mon credo et de ma formation dans le cadre de la revue Dictionary
News. Trois perspectives m’ont paru intéressantes à développer en
priorité. La première correspond à la distinction à établir
entre la « lexicographie » et la « dictionnairique ». La
notion récente de « dictionnairique » a en effet été introduite par
Bernard Quemada, directeur du Trésor de la langue française (16
volumes : 1971-1994), et elle a été adoptée avec fruit par de nombreux
lexicologues français. Elle me paraît fondamentale. La seconde perspective est celle développée par
Robert Galisson à l’égard de la « lexiculture ». Robert Galisson
est un de nos lexicologues du français langue étrangère les plus originaux et
les plus performants. De fait, la lexiculture est probablement l’une des
composantes les plus négligées dans la rédaction même des articles de
dictionnaires français ou anglais, parfois même totalement oubliée. La troisième perspective est celle que j’appelle la
« triple investigation dictionnairique ». Quelques conférences que
j’ai données sur le sujet m’ont convaincu que cette approche particulière
pouvait très probablement avoir ses vertus pour l’amélioration de nos
dictionnaires.
Pour bien comprendre la différence entre la lexicographie
et la dictionnairique et bien percevoir leur indispensable
complémentarité, il est nécessaire de la situer dans l’histoire récente des
dictionnaires français qui, peu ou prou, n’est pas très éloignée de
l’histoire de la lexicographie des autres pays occidentaux. On peut
distinguer en effet quatre moments successifs au cours de la seconde moitié
du XXe siècle. 1.1. La lexicologie dissociée de la lexicographie,
au sens traditionnel du terme De 1950 à 1965, se démarque globalement une première
période où il s’agit de distinguer la lexicologie, l’étude
scientifique des mots, de la « lexicographie », au sens
traditionnel du terme, c’est-à-dire le fait d’élaborer des dictionnaires. On
sait en effet que la lexicologie en tant qu’étude des mots n’atteint vraiment
le rang de discipline scientifique que depuis la seconde moitié du XXe
siècle. En France, une date est symbolique à cet égard, ce n’est
effectivement qu’en 1959 que paraît le premier numéro des Cahiers de
lexicologie et cette revue scientifique fondée et dirigée par Bernard
Quemada franchira le cap du XXIe siècle, avec pas moins de 78
numéros et un succès scientifique jamais démenti. Au cours de cette première période, la lexicologie
et la lexicographie au sens classique du mot se redéfinissent l’une et
l’autre et l’une par rapport à l’autre, la lexicologie devenant pleinement
une discipline scientifique, et la lexicographie s’assimilant clairement à la
fois à un savoir faire et à une science. Les lexicologues, tout en s’inscrivant dans la
continuité de la philologie, prennent alors la mesure du structuralisme
naissant et des technologies de pointe du moment, technologies qui passent au
cours de cette période par les machines mécanographiques à cartes perforées.
Étudier le lexique et les vocabulaires en faisant appel à de grands corpus
traités par cartes perforées, tel est bien l’enjeu pionnier de cette période.
C’est notamment à Besançon, dans les laboratoires ainsi équipés de machines à
cartes perforées, que viennent se former des lexicologues de l’Europe
entière. Ainsi, en juin 1961, un colloque, qui a aujourd’hui valeur
emblématique à mes yeux, est organisé par Bernard Quemada à l’Université de
Besançon sur la mécanisation des recherches lexicologiques, colloque tout à
fait représentatif du nouvel état d’esprit qui s’installe. Que déclare en
effet l’un des invités, le Révérend père Busa, directeur du « Centro per
l’automazione dell’analisi letteraria » de Gallarate, près de
Turin ? « L’on a conscience que nous tous qui prenons part au
colloque, sommes pionniers de l’automation de l’analyse lexicale. Nous
illustrons un rôle nécessaire dans l’évolution, qui est en cours du livre
[…]. Aujourd’hui, aux côtés des cahiers et des livres imprimés, est en train
de se placer le livre électronique ». Une telle
déclaration, en 1961, mérite d’être qualifiée de visionnaire ! Elle
montre en tout cas que la lexicologie prend une nouvelle dimension en
s’appuyant sur les nouvelles technologies en train de naître. Quant à la lexicographie de cette période, elle se
démarque en France par la prise de conscience que les dictionnaires doivent
reposer sur une plus grande analyse des critères qui les définissent. Les
dictionnaires échappent au rôle isolé d’outils pour devenir l’objet d’une
nouvelle réflexion. On s’intéresse notamment à la notion de Dictionnaire
du français fondamental (1958) : dans la lignée du « basic
english » : ce dictionnaire du français de base relève de fait d’une
expérience scientifique à perspective didactique, en étant fondé à partir
d’une analyse de fréquence du vocabulaire. Dans l’attente d’un nouveau grand
dictionnaire de langue française, on republie par ailleurs un grand
dictionnaire symbolique du XIXe siècle, le Dictionnaire de la
langue française de Littré (première édition, 1873 ; édition reprise
en 1956). Dans le même temps, s’échaffaudent, à travers le Grand Larousse
encyclopédique en dix volumes (1960-1964), les premières démarches
définitoires construites en utilisant de nouvelles technologies, celles du
moment, en l’occurrence 400 000 cartes perforées établies en amont de ce
dictionnaire papier. Dictionnaire encyclopédique mais aussi performant
dans le domaine de la langue et des technolectes, ce Grand Larousse
encyclopédique mérite d’être retenu comme l’un des dictionnaires-phares
de cette période. On n’aborde pas encore l’ère informatique au sens précis du
terme, mais des méthodes très rigoureuses, fondées sur des analyses
algorithmiques, sont déjà à l’œuvre. Cependant,
pour l’heure, la lexicographie peut encore garder son sens
traditionnel : elle s’assimile en effet à l’élaboration de
dictionnaires, en faisant appel en la circonstance aux technologies les plus
adaptées, et en s’appuyant sur des équipes de plus en plus
professionnalisées. La seconde période s’écoule en gros de 1965 à 1980,
en démarquant un moment où le dictionnaire bénéficie d’un nouveau statut, en
étant largement reconnu comme un objet d’étude scientifique. Une thèse
française intitulée Les dictionnaires du français moderne (1539-1863)
(Didier, 1968), thèse que l’on doit à Bernard Quemada qui dirigera ensuite le
Trésor de la langue française, s’impose comme une somme à
partir de laquelle de nombreuses études vont fleurir sur tel ou tel
dictionnaire d’hier. Une nouvelle discipline prend donc naissance : la métalexicographie.
La lexicographie, jusque-là, principalement liée à un besoin du quotidien,
perçue surtout comme un outil, fait désormais partie des corpus que l’on
étudie pour mieux comprendre l’histoire du genre et le fonctionnement de la
langue. Ce faisant, les dictionnaires commencent à ne plus être seulement
l’œuvre de philologues et d’excellents artisans, ils deviennent affaire aussi
de linguistes. Cette seconde période coïncide avec un moment
d’intense commercialisation des dictionnaires auprès du grand public, et une
véritable révolution des technologies informatiques, en amont du
dictionnaire, dans le classement des données et de leur interprétation. En
vérité, le domaine de la recherche sur le lexique prend une ampleur nouvelle,
tout comme il devient plus facile de fabriquer des dictionnaires à partir de
différentes bases de données informatisées, en les adaptant à différents
types de public. Bernard Quemada installe alors une nouvelle dichotomie,
entre la « lexicographie », à laquelle il donne un nouveau sens par
rapport au sens traditionnel, et la « dictionnairique », les deux
concepts fomant une utile dichotomie tout en étant complémentaires. Dans l’opposition nouvelle instaurée entre la lexicographie,
dans sa nouvelle définition, et la dictionnairique, la lexicographie
dépasse alors de très loin le fait de rédiger un dictionnaire pour être
assimilée à une véritable recherche scientifique, conduite sur les mots et
leur recensement, avec tous les travaux définitoires qui y correspondent. La dictionnairique représente au contraire
tout ce qui est lié aux aspects concrets de la fabrication, de la
présentation, pour un public donné, avec tous les impératifs commerciaux qui
s’imposent pour plaire au public. Avec la lexicographie, on se situe en fait
dans le domaine de la recherche, sans préoccupation d’une mise en valeur pour
un public non initié, sans avoir le souci d’adapter le contenu à des lecteurs
acheteurs d’un produit. On est en quelque sorte bien en amont du dictionnaire
mis en forme pour être vendu, on se situe dans la pure recherche. Il peut
même s’agir d’une lexicographie qui, contrairement à la définition
courante de la lexicographie qui s’assimilait à l’élaboration d’un
dictinnaire, n’aboutisse pas nécessairement à un dictionnaire vendu.
Correspondant à telle ou telle recherche sur les ensembles de mots, sur leur
définition, elle peut très bien ne pas sortir d’un laboratoire et
correspondre, par exemple, à des bases informatisées destinées aux seuls
chercheurs. Il n’y a pas là, le souci d’un calibrage de l’information pour un
produit séduisant d’un format achetable. La dictionnairique – un mot que Charles
Nodier a déjà utilisé au XIXe siècle, mais qui était tombé dans
l’oubli jusqu’à ce que Bernard Quemada ne l’exhume – définit de son côté le
fait d’élaborer un dictionnaire en tant que produit, offert à la vente, avec
toutes les contraintes et les problématiques dont relève chaque réalisation,
en tant qu’instrument de consultation, média culturel conçu à dessein pour un
public déterminé d’acheteurs potentiels. Ainsi, ne faut-il jamais oublier que
le dictionnaire représente un produit technico-commercial dont le contenu est
défini en fonction des moyens qui lui sont consentis pour une clientèle
délimitée, dans le cadre d’une étude de marché précise. Ainsi, prenons pour exemple deux dictionnaires qui sont
très répandus dans le monde francophone et qui sont considérés comme étant de
grande qualité, en l’occurrence le Petit Robert ou le Petit
Larousse (rappelons qu’il se vend 200 000 Petits Robert par an en
moyenne, et 800 000 Petits Larousse par an, dont plus d’un million
pour 2001). Lorsqu’une nouvelle édition en est proposée (chaque année
puisqu’ils sont millésimés) et qu’il faut ajouter un mot nouveau dans une
page, il n’est pas question à chaque rentrée scolaire de recomposer
l’ensemble du dictionnaire papier, on supprime simplement tel ou tel exemple
déjà installé dans un article voisin sur la même page, tel ou tel effet de
sens, pour gagner les quelques lignes qui permettront d’insérer ce nouveau
mot sans toucher au début de la page et à sa fin, et donc sans avoir à
modifer les pages qui précèdent et celles qui suivent. On se situe bien là en
pleine dictionnairique : ce sont les contraintes pratiques qui
l’emportent sur la qualité et la précision définitoires. On peut aussi, pour mieux illustrer la différence
qui existe entre la lexicographie et la dictionnairique,
affirmer que l’on peut être un excellent lexicographe, c’est-à-dire procéder
à d’efficaces recherches sur les ensembles de mots, sur leur définition, et
pour autant se révéler un exécrable dictionnairiste, c’est à-dire ne pas
réussir à respecter des délais de fabrication et les inévitables contraintes
matérielles imposées. On voit ainsi de grands dictionnaires bénéficier dans
les premiers volumes d’articles énormes, au point d’être presque illisibles,
puis au fur et à mesure, parce que la place va manquer et qu’on a déjà dû
augmenter le nombre de volumes initialement prévus, les articles
s’amaigrissent, et on peut même se retrouver en toute fin d’alphabet avec des
articles indigents. L’éditeur ne se confond pas avec un chercheur, il
doit nécessairement vendre le produit d’une taille choisie pour un public à
séduire à un prix donné, au cours d’une période donnée : la
dictionnairique le concerne en tout premier. La règle est sans mystère :
si le produit est inadapté, démesuré, non homogène dans la densité
d’information apportée, le dictionnaire en tant que produit n’aura pas de
succès, il ne se vendra pas, et la maison d’édition sera en péril. Quoi qu’il en soit, la lexicographie et la dictionnairique
sont complémentaires : il n’y a pas en effet de dictionnairique
intéressante si elle ne repose pas sur une solide lexicographie, et le
lexicographe est parfois plus efficace s’il a su tenir compte des contraintes
dictionnairiques de temps et de place qui, d’une certaine manière, le cadrent
et le poussent peut-être à davantage d’homogénéité dans la description d’un
grand ensemble de mots. 1.3. Une distinction révélatrice de principes de
base On peut retenir plusieurs leçons de cette
distinction nécessaire entre la lexicographie et la dictionnairique. Tout d’abord, il importe de bien dissocier les deux
perspectives, lexicographiques et dictionnairiques. Un dictionnaire, un
produit donc, dans lequel les deux perspectives seraient confondues risque d’être
très décevant par rapport à ce qu’attend le lecteur. Le lecteur souhaite en
général des informations précises, mais pas étouffantes. S’il achète par
exemple un ouvrage de mille pages, il préférera l’information utile et claire
à l’information à tendance exhaustive qui transforme chaque article en
exercice de compression, en effrayant digest. Vouloir toujours donner le
maximum d’informations dans le minimum de place, c’est condamner le lecteur à
une lecture faite à la loupe, à une lecture intellectualisée de
« chercheur ». A-t-on réfléchi, par exemple, que le dictionnaire
représente un genre dans lequel le rédacteur se refuse en principe toute
redondance stylistique, celle-ci étant considérée comme incongrue ? On y
fait la chasse au superflu, l’objet est scientifique et à ce titre, il se
doit, croit-on, d’être austère. On constatera cependant que les premiers
dictionnaires monolingues français, ceux du XVIIe et du XVIIIe
siècle dont il émane un grand charme, ne semblent pas à ce point
contraints par une règle scientifique, de nature presque monacale, régissant
l’ensemble de l’ouvrage. Toujours gagner de la place, en condensant le plus
possible, pour ajouter de nouvelles informations, n’est pas un bon réflexe.
En dehors du genre « dictionnaire », dans les ouvrages de nature
didactiques, la redondance est justement très présente, voire indispensable,
pour les explications. Elle permet d’aérer l’information, de la rendre
accessible, digestible, elle offre aussi la possibilité de proposer diverses
approches. Trop d’informations denses contrarient en définitive l’information
efficace, tout en nuisant au plaisir de la consultation. Faute d’une
dictionnairique qui permette d’emblée cette souplesse de rédaction, faute
d’un dictionnaire qui sache limiter la lexicographie à un degré donné pour
ajouter toute la dictionnairique qui convient, celle qui rendra la lecture du
dictionnaire agréable, on perd sans doute l’une des fonctions premières du
dictionnaire : rendre claire mais aussi agréable, lisible, l’information.
Il est facile d’ajouter de l’information dense au nom de la lexicographie, il
est difficile de se limiter et de choisir en bonne dictionnairique le
discours le mieux adapté. Ensuite, assimiler le produit de la recherche à la
rédaction d’un article qui doit en rendre compte à cent pour cent, c’est
confondre les étapes. Il y a un moment pour conduire la recherche, pour faire
donc de la lexicographie, avec en somme un article destiné au seul
chercheur ; il y a un autre moment pour adapter les résultats au lecteur,
pour s’installer donc en dictionnairique, sans vouloir redonner
forcément tout ce qui a été trouvé en lexicographie. On élabore alors un
article destiné à un lecteur qui n’est ni linguiste, ni disposé à relire et
relire des définitions trop denses. L’information à donner au lecteur ne doit
pas se confondre avec la reprise pure et simple du discours scientifique et
austère qu’attend le linguiste. Ainsi, la rigueur absolue et le souci
d’exhautivité qui règnent dans la recherche ne sont plus nécessairement les
critères premiers : il faut adapter pour mieux expliquer. Le
lexicographe-chercheur peut écrire pour ses pairs quand il est dans le
domaine de la recherche, mais quand il se fait dictionnairiste, il n’écrit
plus du tout pour ses pairs, il écrit pour tous les lecteurs et tout
spécialement ceux qui ne sont pas linguistes. Le dictionnaire a vocation
didactique d’outil pour tous. Enfin, a-t-on réfléchi suffisamment au fait que s’il
est bon que le chercheur sache le plus de choses possibles sur le fonctionnement
du mot dans la langue, il lui faut, quand il devient dictionnairiste, non pas
forcément les résumer dans le moins de place possible, mais au contraire
répondre le plus possible aux questions particulières que se pose le lecteur
vis-à-vis de ce mot ? Or, le traitement souvent sytématique de
l’information, à la manière de ce que nous faisons en linguistique, ne répond
pas toujours à la majorité des questions spécifiques que les utilisateurs de
dictionnaires se posent pour tel ou tel mot. Il y a en effet plusieurs mots dans le mot, le
« mot de la langue », le « mot du discours », le
« mot littéraire », le « mot référent », etc. Or, ne
l’oublions pas, le mot inscrit dans le dictionnaire qui correspond souvent à
une synthèse plus ou moins réussie de tous ces « mots » cachés dans
un seul mot, n’est pas le mot lui-même. Il faut admettre que le mot du
dictionnaire est un artefact, un mot « dictionnairique ». Le mot
décrit dans l’article n’est pas seulement celui que l’on analyse entre langue
et discours, il pourrait d’abord être perçu comme le mot
« consulté ». Et, à ce titre, le mot consulté a en partie ses
difficultés propres qui échappent souvent aux règles homogènes de
description, conçues pour l’ensemble des mots du dictionnaire. On a établi par exemple une liste sommaire de ces
difficultés propres pour certains mots français, et on s’aperçoit que tel mot
est presque toujours consulté dans le dictionnaire pour lever la même
difficulté. Il est curieux que l’on n’ait pas organisé des groupes d’observateurs
non linguistes, des consultants des dictionnaires, notant systématiquement
les questions qu’ils posent au dictionnaire. Une grande enquête de ce type
serait pour le moins révélatrice. On en a une idée pour les dictionnaires
électroniques en ligne, lorsqu’est organisée une observation automatique des
questions posées, mais les études des besoins manifestés manquent. Ainsi, comment écrit-on le verbe français rejeter
au futur : rejetera, rejettera ? Presque aucun
dictionnaire ne pense à l’introduire dans un exemple, or l’article est
consulté à 80 % pour cette question. Pour l’abréviation très usitée, un pro
(un professionnel), on ne trouve jamais le pluriel, et l’on hésite, peut-on
écrire des « pros ». Là aussi, la consultation de ce mot répond en
majorité à cette question d’orthographe. Certes, pour le linguiste, le
problème ne se pose pas. Il a en effet réfléchi en termes de règles à
l’échelle de tout l’ouvrage, et il considère que, s’il ne donne pas telle ou
telle information, c’est qu’à ses yeux cela va de soi. S’il ne mentionne pas
de remarque particulière, c’est que l’on suit la règle générale. Obsédés que
nous sommes en tant que lexicographes par la place à gagner, toute économie
de d’espace est bonne à prendre, la règle générale fait gagner des espaces
typographiques : tant pis pour le lecteur qui n’a aucune conscience de
notre obsession et qui consulte un mot justement parce qu’il n’est pas
conscient de la règle générale. C’est faire fi un peu vite de la consultation
inquiète du lecteur. En vérité, le lecteur ne lit statistiquement jamais les
préfaces et souhaite une réponse directe à ses questions. Ainsi, pour les
accords particuliers et compliqués en français des pronominaux qui font que
« il se sont développé » ne prend pas de s, là aussi, il est bien
rare que les dictionnaire en offrent l’illustration souhaitée dans les
exemples. Il en va de même sémantiquement où l’on n’attend pas forcément et
systématiquement la description exhaustive de tous les composants sémantiques
du mot, mais parfois des exemples éclairants sur le référent, hier et
aujourd’hui. Presque aucun français ne consulte l’article
« chaise » pour son orthographe ou son emploi dans la langue :
ici, c’est le référent qui l’emporte. C’est donc le référent qui doit être surtout
développé en bonne dictionnairique, or un dictionnaire de langue français par
principe n’offre pas d’illustration. Il faut donc déjà savoir ce qu’est une
« chaise haute », une « chaise longue », une
« chaise à porteur », une « chaise percée », une
« chaise roulante », la « chaise d’une meule » pour tirer
profit de ces mots donnés en liste dans les dictionnaires de langue, assortis
(pas toujours) d’une définition des plus sommaires. Cette distinction qui nous paraît fondamentale entre
la notion de lexicographie-recherche et celle de dictionnairique,
soucieuse de procurer un outil agréable et efficace pour le lecteur et non
pour le chercheur, ne disparaît pas au cours des deux périodes qui suivent.
Elle prend au contraire davantage d’importance. Si au cours de la seconde
période qui vient d’être évoquée sont nés, en effet, de très grands
dictionnaires tels que le Dictionnaire du français contemporain
(1966), de nature distributionnaliste, le Trésor de la langue française
(1971-1994) de nature philologique, fondé sur une documentation textuelle
informatisée inégalée pour la langue française, le Grand Larousse de la
langue française (1971-1978), d’approche également distributionnaliste,
le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
(1964 ; Supplément en 1970) de Paul Robert, dans la continuité
rénovée du Littré, en vérité, la troisième période qui se dégage de 1980 à
1995 environ ne fait que renforcer l’utile distinction à établir entre la
lexicograhie et la dictionnairique. On assiste alors au rapprochement entre, d’une part,
les domaines propres aux dictionnaires destinés à la consultation humaine,
et, d’autre part, la lexicomatique, une discipline jusque-là réservée aux
informaticiens, cette dernière discipline associant tout ce qui constitue la
base des connaissances lexicales et tout ce qui relève des
dictionnaires-machines pour le traitement automatique des langues et les
industries de la langue. La recherche prend de fait son plein envol, les
moyens informatiques permettant des travaux de très grande ampleur, la lexicographie
au sens quémadien du terme bat son plein. De l’autre côté, l’informatique, avant même la
naissance des premiers cédéroms et d’Internet, autorise la démutiplication
des dictionnaires destinés au public en partant de bases de données bien
nourries. De nombreux petits dictionnaires apparaissent ainsi, diversifiés
selon les âges, la « dictionnairique » peut même désormais dépasser
l’adaptation des données offertes par la recherche, pour parfois avoir son
autonomie, en dehors de la lexicographie. Ce n’est plus de la
recherche, c’est de l’adaptation des données, avec autant de
« cocktails » avec les données que de publics potentiels.
Diversifier pour mieux vendre. Et ce tantôt en adaptant avec talent,
efficacité, les acquis. C’est le cas du Dictionnaire historique de la langue
française (Le Robert, 1992) par exemple, qui présente de manière agréable
des informations étymologiques offertes par les chercheurs, du CNRS notamment
. Tantôt au contraire, en apportant rien d’autre qu’un rebrassage assez plat
des informations, sélectionnées, ciblées pour un profit commercial
parfaitement calculé, à la manière d’un produit bien conditionné. Faire en sorte que la lexicographie ne se
referme pas sur elle-même, que la dictionnairique ne s’auto-reproduise
pas, tel est alors le cap à ne pas perdre. Les deux perspectives, lexicographiques
et dictionnairiques, doivent rester solidaires et complémentaires.
Sans recherche, il n’y a pas en effet d’avenir intéressant pour les
dictionnaires. Et sans bonne dictionnairique, la lexicographie peut se
racornir et ne profiter qu’à quelques-uns, sans drainer réellement de
nouvelles compétences. Quant à la dernière période, de la toute fin du XXe
siècle et du début du XXIe siècle, marquée par le développement
d’Internet, elle se distingue d’abord par le renouveau des stratégies
éditoriales, étendues et adaptées aux nouveaux espaces virtuels, espaces
infinis d’information accessibles en temps réels. Elle se définit aussi par
une métamorphose profonde des réflexes de consultation. Un problème demeure : pour l’heure, ce sont
surtout des adaptations électroniques de produits, offerts il y a peu sur le
papier, qui sont en cours d’élaboration ou bien proposés sur le marché. C’est
de la « redictionnairisation », on passe du papier à
l’électronique, en y ajoutant toutes les balises propres à une consultation
la plus riche et la plus croisée possible, et on l’assortit de liens
internets. Il reste néanmoins à inventer des dictionnaires conçus d’emblée
pour le support informatique, avec sans doute de réels décloisonnements par
le biais hypertextuel entre l’encyclopédie et la langue, entre la synchronie
et la diachronie, entre le vocabulaire général et le vocabulaire spécialisé,
entre les exemples textuels et l’exemple imagé, sonore, synesthésique en
somme. En y ajoutant la lexiculture que nous exposerons
ultérieurement. Une nouvelle lexicographie et une nouvelle
dictionnairique sont à développer : le champ d’activité est immense.
Beaucoup commencent à préférer la fouille désordonnée sur Internet, certes
riche mais aléatoire, à la consultation d’un vrai « dictionnaire »
fondé sur ce décloisonnement, en commençant par ne pas confondre lexicographie
et la dictionnairique. Déjà, quelques ouvrages relèvent le défi, en
particulier du côté des dictionnaires d’apprentissage. Tous ensemble, à
l’échelle mondiale, nous ne serons pas frileux. 2. La lexiculture : une
composante lexicale essentielle oubliée Distinguer,
comme nous l’avons déjà fait, la lexicographie
de la dictionnairique, c’est savoir
ne pas confondre le moment lexicographique consacré à la recherche, centré
sur le mot, du moment dictionnairique consacré à l’élaboration du produit,
centré sur le lecteur, le mot étant bien cerné sémantiquement. On se situe
alors dans la méthodologie avec, ainsi que nous l’avons constaté, beaucoup
plus de répercussions qu’on ne l’imaginait si on ne prend pas garde à cette
utile distinction. S’intéresser
à la lexiculture, un terme et un
concept propres à Robert Galisson désignant la culture courante partagée par
tous et en dépôt dans les mots, au-delà de leur définition sémantique, c’est
prendre en compte une dimension particulière et fondamentale des mots qui,
hélas, fait défaut en lexicographie
comme en dictionnairique. En effet,
du côté de la lexicographie, soit la lexiculture est ignorée, soit elle est
négligée, mis à part quelques didacticiens trop peu nombreux. Et du côté de
la dictionnairique, faute d’avoir fait l’objet d’études en lexicographie,
elle est le plus souvent absente, ne surgissant que lorsqu’un exemple contient
en supplément de l’usage du mot une information extralinguistique. Or,
soulignons-le d’emblée, la lexiculture que nous allons essayé de définir fait
à notre avis partie intégrante de la définition complète du mot. Elle se
révèle même indispensable pour un étranger, ou pour garantir auprès du
locuteur natif la bonne interprétation des mots, siècle après siècle. 2.1. Un concept lancé par Robert Galisson et né de l’apprentissage du français en tant que langue étrangère La
formation particulière de quelques ténors de la lexicologie peut aboutir à
des conceptions particulièrement originales et riches pour la lexicographie.
Ainsi, Robert Galisson reçut d’abord une formation d’instituteur, puis très
vite fut Docteur en lexicologie, après un court passage en tant que
professeur de Lettres dans l’enseignement technique. Jeune universitaire, il
s’intéresse alors à la formation des étudiants étrangers qui apprennent le
français. Devenu un lexicologue de renom et Professeur à la Sorbonne, il lui
est confié par Bernard Quemada la direction de la revue scientifique Études de linguistique appliquée
(Didier érudition ; Les Belles Lettres) qui a dépassé en trente ans plus
120 numéros, revue dont le sous-titre est éclairant, « Revue de
didactologie des langues-cultures ». Après avoir fait aboutir plus de
600 thèses, Robert Galisson est aujourd’hui Docteur Honoris causa de
nombreuses Universités étrangères et il bénéficie d’une grande notoriété dans
le monde de la lexicologie et de la didactique. Son influence auprès des chercheurs dans le domaine de
ce que l’on appelle en France, le FLE, c’est-à-dire l’apprentissage du
français langue étrangère, est considérable en Europe et dans le monde
méditerranéen. Sa notoriété repose en effet sur le caractère novateur des
concepts qu’il défend et que nous rappellerons rapidement ici dans la mesure
où, à mon sens, ils concernent directement nos activités lexicographiques. Il
importe de signaler que le regard particulier de Robert Galisson, qui se
définit entre autres comme un lexicologue didactologue, est fondé sur les
difficultés rencontrées par les locuteurs étrangers à la langue française et
en situation de l’apprendre. L’observation attentive des obstacles à
l’apprentissage efficace du vocabulaire a donné de fait à son approche définitoire
du mot une nouvelle dimension. On constate en effet que, pour sa parfaite
compréhension dans une conversation ou dans un texte, la définition
classique, sémantique, du mot est insuffisante. Pour être parfaitement
expliqué, le mot doit effectivement être présenté dans toutes ses
perspectives, avec tout son poids lexiculturel, avec donc non seulement ses
composantes lexicales mais aussi les composantes culturelles propres au pays
qui en colore l’usage. Robert
Galisson a développé de nombreux concepts en didactologie, mais le concept
fondateur qu’il faut absolument retenir pour la lexicographie est celui qu’il
a d’abord désigné en 1987, dans les Études
de linguistique appliquée, sous le terme de « lexiculture »,
puis qu’il a rebaptisé en 1996, dans cette même revue, « pragmatique
lexiculturelle ». En vérité, tous les chercheurs ont retenu la première
formulation, la « lexiculture », que nous allons essayé de
présenter dans toute sa richesse. 2.2. Au-delà de la définition sémantique,
la définition lexiculturelle En
première approche, et pour simplifier, si l’on prend en compte la lexiculture, il importe, en matière
d’information donnée sur un mot, de ne pas se limiter au sens cerné dans
l’habituelle définition. Le sens donné dans la définition traditionnelle ne
correspond qu’à un seul aspect du mot, celui propre à la norme et à ses
emplois syntaxiques, ce que Robert Galisson appelle la « culture
savante ». En
d’autres termes, on ne connaît pas bien le mot dans sa force vive et dans son
rayonnement, si l’on se contente du seul sens que le lexicographe a essayé de
cerner dans la définition de nos dictionnaires, quelle qu’elle soit,
définition classique, distributrionnaliste ou autre. En effet, on n’a pas
alors vraiment perçu la teneur populaire du mot, c’est-à-dire les échos
implicites qu’il éveille et véhicule dans la communauté linguistique, si on
se limite à la seule analyse sémantique qui en dissèque le contenu. Certes,
l’analyse sémantique offre par exemple avec précision tous les « sèmes »
(les « plus petites unités de significations ») qui le définissent.
Mais il manque ce qui est au moins tout aussi important, c’est-à-dire tout ce
que les locuteurs d’une même langue rattachent implicitement à ce mot, dans
le cadre de la « culture courante », sans pour autant que cela
fasse partie de la définition sémantique stricto
sensu du mot. C’est cet implicite partagé par tous les locuteurs d’une
communauté linguistique que Robert Galisson appelle la lexiculture. La lexiculture représente en fait pour le mot tout
ce qui se trouve dans la valeur ajoutée, une valeur ajoutée que tout le monde
connaît et qui pourtant est presque toujours absente des dictionnaires censés
refléter la signification complète du mot. Quelques
exemples s’imposent. Ainsi, lorsqu’en France sont donnés des mots comme accordéon, muguet, écureuil,
l’image que l’on a du mot et de son fonctionnement dans la langue, est
porteuse de bien plus que sa définition. Par exemple, l’accordéon tel qu’il est présenté dans les dictionnaires se réduit
en général, dans une rapide définition, à « l’instrument de musique à
soufflet et à anche métallique » (Le
Petit Robert, ….) et,
dans une définition plus complète, à « l’instrument de musique portatif,
à touches ou à boutons, dont les anches de métal sont mises en vibration par
un soufflet » (Le Petit Larousse, 2004). Ces définitions sont
assurément précises, notamment la seconde, mais elles restent pourtant
désincarnées par rapport aux connotations que tout français a en tête dès
qu’il s’agit de cet instrument. En effet, existe une autre définition, une
définition que l’on appellera lexiculturelle, prégnante et pragmatique, installée
dans l’esprit de chaque français. Cette définition, propre à l’histoire vécue
du pays et à son expérience de l’accordéon, vient en complément à celle
donnée dans les dictionnaires, dont la tradition fait qu’ils se limitent à la
dénotation, supposée objective. Or ne sont pas moins objectives les
références implicites du mot. Les connotations sont bien en effet là, de
manière identique, chez tout locuteur français quand il s’agit de
l’accordéon. Quels
sont en effet les traits lexiculturels de l’accordéon ? Tout d’abord,
l’instrument fait immédiatement penser à un instrument populaire, le
« piano du pauvre », qu’on n’apprend jamais ou très rarement dans
un conservatoire de musique. Chaque français sait que traditionnellement ce
ne sont pas les enfants des milieux riches qui apprennent l’accordéon.
Ensuite, c’est un instrument dont le son est perçu comme joyeux, faisant
immédiatement penser à l’atmosphère des guinguettes, à ce que l’on appelle
les « bals populaires », ces bals du samedi soir où l’on peut danser,
au son de l’accordéon, des tangos, des valses, mais pas du rock’n roll en
principe. On l’associe notamment au bal du 14 juillet. Ajoutons en troisième
lieu que, dès que l’on évoque l’accordéon,
un nom vient immédiatement sur toutes les lèvres des français : Yvette
Horner. Elle incarne en effet la femme sympathique du peuple devenue la reine
de cet instrument, avec de nombreux refrains connus et une forme d’esprit
simple et populaire qui en font un personnage emblématique. Au point que,
d’une certaine manière, Yvette Horner fait partie de la définition
« naturelle » de l’accordéon, la définition « naturelle »
étant celle issue des locuteurs non lexicographes à qui l’on demande de
donner les traits essentiels du mot, traits linguistiques et encyclopédiques.
Enfin, dans le cadre même de cette recherche des connotations du mot accordéon pour l’ensemble des
locuteurs français, un autre nom y est associé pour 75 % de personnes
consultées : le Président Giscard d’Estaing. Pourquoi une telle
association d’idée ? Il suffit en fait de se souvenir que lors de sa
première campagne d’élections présidentielles, Giscard d’Estaing avait joué
de l’accordéon dans un village, ce qui lui avait valu d’innombrables
commentaires amusés de la presse et de nombreux dessins d’humoristes. Son
allure aristocratique faisait effectivement contraste avec le « piano du
pauvre ». Pour
résumer, on peut donc offrir une définition lexiculturelle de l’accordéon en
rappelant les traits lexiculturels essentiels du mot, définissant de la sorte
ce que R. Galisson a appelé la « charge culturelle partagée ».
Ainsi, l’accordéon est-il pour tous les français synonyme d’instrument
populaire, de bal-musette, associé à l’image d’Yvette Horner, et pour 75 %
d’entre eux à Giscard d’Estaing. Or, à y mieux regarder, ces traits
essentiels de la définition lexiculturelle du mot accordéon sont presque toujours absents de nos dictionnaires. Il
manque alors à la définition du mot ce qui en fait toute sa résonance
profonde. De
temps à autres, mais rarement, l’un des ces traits lexiculturels est bien sûr
repris dans l’exemple qui suit la définition. Mais c’est très loin d’être
systématique et Yvette Horner ou Giscard d’Estaing ne sont évidemment jamais
cités, même si leur nom est immédiatement associé à l’accordéon dans l’esprit
des français. Il va sans dire que limiter un article à la définition
sémantique du mot, c’est être incomplet. Ne pas faire état en effet de
l’aspect lexiculturel du mot peut faire cruellement défaut, notamment pour le
locuteur étranger, qui a besoin de décrypter les allusions, les références
implicites du mot rencontré dans une conversation, dans la presse, dans un
roman, etc. Tous
les mots employés dans une communauté linguistique dont le lexicographe est
le légitime descripteur n’ont pas nécessairement une charge culturelle
partagée, mais cependant à y regarder de plus près, ajouter une définition
lexiculturelle s’impose pour beaucoup. Pour ne donner que quelques exemples
supplémentaires, un mot comme muguet
est en France forcément associé au 1er mai, jour de la Fête du
travail, cette fleur en représente en effet le symbole. Elle est vendue à ce
jour précis : acheter du muguet le 15 mai ou le 15 avril n’a pour un
français aucun sens. Au reste, il n’en trouverait pas chez les fleuristes...
Aussi, définir le muguet comme une « liliacée à petites fleurs blanches
d’une odeur douce et agréable » est certes très intéressant, on est en
pleine « culture savante », mais ne pas ajouter dans un exemple ou
dans un développement encyclopédique qu’il s’agit d’une fleur symbolique
vendue le 1er mai dans les rues, dans toutes les boutiques, dans
le métro, etc., c’est passer à côté de l’essentiel. La composante
lexiculturelle doit ici être mentionnée sous peine de présenter au lecteur du
dictionnaire une définition du mot des plus lacunaires. De
la même manière et pour prendre un dernier exemple, l’écureuil se définit bien en France comme dans les autres pays en
tant que « mammifère rongeur arboricole à pelage […] et à queue touffue,
se nourrissant surtout de graines et de fruits ». Mais, c’est à juste
titre que la plupart des lexicographes français précisent, à la manière du Petit Larousse illustré, que son
pelage est « généralement roux (en France) », 95 % des français
ignorent en effet que l’écureuil peut avoir le pelage gris. Mais viennent
ensuite des éléments qu’on ne trouve pas dans nos dictionnaires qui font
aussi partie de la composante lexiculturelle du mot pour un français. Tout
d’abord, sans faire d’anthropomorphisme, il importe de dire que l’écureuil
bénéficie aux yeux de tout français d’une forte sympathie. On est très
heureux d’en apercevoir un dans son jardin, c’est le symbole de la fraîcheur
et de la grâce. Or, pour mes amis québécois et dans de plus en plus de pays,
l’image s’inverse, il apparaît comme nuisible, s’assimile presque à un rat
qui commet force dommage dans les greniers. Ce trait lexiculturel est donc à
préciser. Enfin et surtout, pour un français, l’écureuil représente le
symbole de l’épargne parce qu’il a été pris pour emblème, extrêmement
populaire, de la Caisse d’épargne. Il n’est pour ainsi dire pas un petit
français qui n’ait bénéficié en cadeau d’un livret de caisse d’épargne à
cette effigie. Ainsi,
un homme politique en campagne électorale qui déclarerait aujourd’hui :
« Je ne suis pas du genre à vous jouer de l’accordéon, je préfère vous
offrir un brin de muguet et vous parler du vrai travail, réveiller en vous
l’écureuil et sa tirelire qui sommeillent », serait compris de tout
français. Pourtant aucun dictionnaire ne permettra à un étranger de
comprendre le message. Et si au XXIIe siècle la Caisse d’Épargne
n’existe plus, le 1er mai n’est plus fêté, et l’accordéon de
Giscard d’Estaing oublié, plus personne ne sera en mesure de traduire ce
message. Aucun dictionnaire ne pourra l’aider. 2.3. Quelques perspectives
lexicographiques et dictionnairiques 2.3.1. Les points d’ancrage lexiculturels Pour
l’essentiel et dans le domaine qui nous intéresse – la lexicographie et la
dictionnairique – ce sont les mots donnés en entrée lexicographique qui sont
d’abord concernés par la lexiculture. Si l’on souhaite ne pas occulter la
dimension lexiculturelle dans les dictionnaires, ce sont en effet ces mots-là
qu’il convient traiter en premier. D’autres éléments lexicaux, souvent
installés au cœur des articles, sont cependant aussi à prendre en compte
comme se révélant porteurs privilégiés d’une « charge culturelle
partagée », la lexiculture. Au-delà
donc des mots donnés en nomenclature, on citera tout d’abord les expressions
delexicalisées, défigées et détournées, ce que Robert Galisson appellent les
« palimpseste verboculturels ». Il s’agit par exemple de ces titre
de films, de romans, de ces vers célèbres, que chacun dans une communauté
linguistique donnée connaît et qui peuvent être réutilisés pour créer un
effet amusant ou éloquent en changeant un mot. Ainsi en est-il de « Mon
royaume pour un cheval ! », célèbre exclamation de Richard III, que
l’on pourrait transformer ironiquement en « Mon royaume pour un bon
livre ! ». Or ici, peu de dictionnaires apportent des réponses, les
formules qui servent de moules ne sont pas vraiment répertoriées. Dans le
domaine de la lexicographie, on manque de recherches fondées sur de grands
corpus qui permettraient de relever des fréquences d’emploi, de repérer par
exemple quelles sont, sur une décennie, les formules lexicalisées qui ont été
le plus reprises et détournées pour créer un nouvel effet. Les
« palimpsestes verboculturels » relèvent clairement de la
lexiculture et on peut comprendre qu’il est difficile pour le
lexicographe-dictionnariste de trouver des critères précis
d’enregistrement : le souci paralysant d’une objectivité bien cernée et
d’une certaine pérennité de ce qu’il enregistre le pousse à être très frileux
dans ce domaine, qui pourtant reste bien linguistique. Les Français y ont en
effet constamment recours : tout le monde a bien perçu qu’un refrain
célèbre ou bien un titre de film qui a eu un grand succès en France peuvent
être mémorisés par toute une communauté linguistique l’espace de quelques
décennies et servir de modèle à d’autres formules en les défigeant. Un
chanteur français, Alain Souchon, a ainsi lancé la formule « Allô,
Maman, bobo », « bobo » étant la formule enfantine pour
« j’ai mal ». Une telle formule connue de tous a servi très souvent
de matrice à de nombreux titres de journaux, d’articles, etc. « Allô,
Maman, canicule… » peut-on lire dans la presse au moment où le climat est
caniculaire. De la même manière, le « Fabuleux destin d’Amélie
Poulain », film qui a eu un grand succès, sert-il de moule à de
nombreuses formules. C’est par dizaines qu’on relèverait depuis septembre
2002 des intitulés valorisant tel ou tel personnage, tel ou tel objet sur le
mode du fabuleux destin de… x, y ou
z. Le
phénomène n’est pas nouveau, mais tous les linguistes constatent son
expansion, et dans presque toutes les langues ce processus de création
linguistique est actuellement très actif. Il faut bien reconnaître qu’il n’y
a pas véritablement de dictionnaire y répondant. Pourtant, pour quelques-unes
de ces formules, il serait bon qu’elles apparaissent dans le dictionnaire de
langue, tant leur caractère lexiculturel est partagé par toute une communauté
linguistique. Ainsi, la formule française « Métro, boulot, dodo »,
illustrant un des aspects usants et limités de la vie parisienne pour les
personnes qui viennent y travailler quotidiennement sert indéniablement de
moule depuis plus de vingt ans à de nombreuses autres formules :
« Boulot, métro, promo » titre Le
Point du 8 août 2003, p ; 15. Bien qu’elle ne soit généralement pas
recensée dans les dictionnaires, de par sa fréquence de reprise, la formule
« Métro, boulot, dodo » mériterait assurément d’y figurer tant elle
est, pour ainsi dire, entrée dans la langue. Sont
aussi éminemment lexiculturels les proverbes qui, d’un pays à l’autre, n’ont
pas toujours leur équivalent, ou bien sont porteurs d’images différentes. On
sait par exemple qu’à la formule anglaise « when pigs begin to
fly » correspond en français une autre image amusante, « quand les
poules auront des dents », autant d’images évidemment susceptibles de
relances différentes : « quand les poulets auront des dent »,
« quand les poules n’auront plus de coq », etc. Mais il faut
reconnaître ici qu’en général les dictionnaires consacrent aux proverbes une
bonne place. On repérera par exemple que, dans le Petit Larousse illustré, ils bénéficient d’une place de choix
dans les pages roses qui séparent la partie consacrée à la langue de celle
portant sur les noms propres. C’est très judicieusement d’ailleurs que depuis
le début du XXIe siècle, y sont aussi ajoutés les Mots historiques tels que
« Ralliez-vous à mon panache blanc », ou « Paris vaut bien une
messe », prononcé par Henri IV, ou encore « Après nous le
déluge » attribué à Louis XV, autant de mots historiques bien connus
pour vouloir dire respectivement, « suivez moi, dans l’honneur »,
« il faut savoir faire des concessions », ou encore « pensons
à nous d’abord ». On est là dans la prise en compte efficace d’une
partie de la lexiculture. Un
autre domaine est représenté par les noms de marques de plus en plus
présentes dans toutes les langues des pays où la consommation est forte. Un
certain nombre de noms de marques peuvent devenir des noms communs que les
dictionnaires ne peuvent éviter de signaler, tels qu’en français par exemple,
un « frigidaire » pour un réfrigérateur, une
« mobylette » pour un vélomoteur, un « bottin » pour un
annuaire, etc. Or, bon nombre de marques sont associées à des slogans que
chacun reconnaît, qui d’une certaine façon passe dans la langue en étant
repris avec un clin d’œil par les locuteurs habitués à l’entendre. « …
Parce que je le vaux bien » associée à une belle actrice et à une marque
de lotion capillaire n’est ignoré par aucun français, tout comme la formule
« Ça déménage… » pour signifier, que quelque chose est très fort,
faisant référence à une marque de moutarde dont c’est le slogan. Ajouter à
« fais du bon café », le terme « grand-mère » à cause
d’une publicité sympathique qui y associe l’image rassurante de l’aïeule, est
tout aussi courant en France. Or, voilà des faits de langues, d’une durée de
vie dépassant en l’occurrence la décennie, qu’aucun dictionnaire
n’enregistre. Sauf celui de Robert Galisson, hélas difficile à commander, le Dictionnaire des noms de marque,
publiés aux éditions du CNRS. Il va sans dire, qu’il y a là à réfléchir pour
qu’un certain nombre de ces éléments rejoignent le dictionnaire général. En
fait, tout ce qui dans le domaine du discours relève de cette culture
courante, intégrée par toute une communauté linguistique, n’hésitant pas à
l’utiliser, en l’adaptant ou en le reprenant tel quel, mérite d’entrer d’une
manière ou d’une autre dans un dictionnaire. 2.3.2. Des dictionnaires à dimension
lexiculturelle ? Des réflexes à développer pour le
lexicographe : l’enquête et le corpus oral On
entre ici dans le domaine expérimental, et il est bien possible que la
première étape consiste à métamorphoser en partie le lexicographe dans ses
attitudes et ses pratiques. En effet, le lexicographe, homme ou femme, se
définit en général par une compétence linguistique et philologique acquise
dans sa formation et à travers son expérience cumulée d’année en année. Il
met ce savoir et cette expérience au service de la communauté pour rédiger
des articles fondés sur une observation attentive de la langue. Pour ce
faire, il fait appel à un corpus qui, le plus souvent, est écrit, constitué
par des œuvres littéraires, par la presse générale et spécialisée et, depuis
peu, par Internet. Ce corpus sert surtout à fournir la documentation lexicale
permettant de dénicher de bons exemples tout en même temps que d’éventuels
nouveaux sens et des néologismes. Mais
si nous souhaitons en tant que lexicographes introduire une dimension
lexiculturelle à nos articles, il faudra « écouter » plus que nous
le faisons aujourd’hui la radio, « regarder et écouter » la
télévision, suivre les mouvements culturels, la culture savante mais aussi et
surtout de la culture populaire, courante. Ainsi, chanson, films, publicités,
sont à intégrer très largement dans les corpus. Pour ne prendre qu’un domaine
éminemment lexiculturel, celui de la chanson, en France il faudrait prendre
en compte dans nos dictionnaires des formules bien installées dans la mémoire
collective depuis plusieurs décennies : « Auprès de mon
arbre… », « Une jolie fleur dans une peau de vache » pour
Brassens, « C’est un jardin extraordinaire… » pour Trenet,
« Les portes du pénitencier », « Qu’est-ce qu’elle a, ma
gueule ? », « Allumez le feu » pour Hallyday,
« Laisse béton (tomber) », « Mon beauf (beau-frère)»,
« C’est la mer qui fait l’homme » pour Renaud, etc. Il
importe donc de répertorier au fur et à mesure, avec vigilance, tout ce qui
passe en terme de lexiculture s’installant dans tous les esprits d’une
communauté linguistique. L’impact de l’actualité, de la vie culturelle, de la
publicité est ainsi à mesurer en terme d’imprégnation auprès de chacun ;
des enquêtes statistiques deviennent nécessaires pour évaluer cet impact. Et,
à la manière des néologismes de forme ou de sens qu’il est toujours difficile
d’enregistrer avec certitude quant à leur longévité dans la langue, les
traits lexiculturels, une fois qu’ils sont repérés, doivent être suivis avec
attention dans leur durée de vie. Certains disparaîtront assez vite, mais
d’autres gagneront la pérennité culturelle : au lexicographe d’être un
observateur attentif et éclectique. En
vérité, presque aucun trait lexiculturel n’est aujourd’hui introduit dans les
dictionnaires, ils ne sont présents que de manière aléatoire, parcellaire et
subjective. Enquêtes précises, attention soutenue au corpus oral, écoute
quotidienne de la culture courante, telles sont de nouvelles attitudes à
ajouter à celles de l’observateur de la langue en action. Avouons-le :
c’est une nouvelle tâche qui demande des efforts et qui, pour se concrétiser
dans les dictionnaires, implique aussi de nouvelles formules. L’exemple : l’usage mais aussi la
lexiculture Qu’il
s’agisse de citations ou bien d’exemples forgés, il va de soi que les
exemples sont le plus souvent choisis ou construits en fonction de l’usage du
mot qu’ils mettent en situation. La syntaxe l’emporte généralement sur le
caractère encyclopédique de l’information. Cependant, lorsque l’exemple
présente une dimension encyclopédique, il est presque toujours fait référence
à la culture savante. Pour le tigre,
on bénéficiera toujours du « tigre qui feule » ou de « la
tigresse avec ses petits », mais on ne trouvera jamais « mettre un
tigre dans son moteur », qui correspond à un slogan publicitaire ayant
eu tant de succès qu’il s’est installé dans les esprits sans même qu’on se
souvienne précisément de la marque d’huile ainsi valorisée. Il
peut de fait paraître difficile d’intégrer des éléments publicitaires dans un
dictionnaire, des problèmes juridiques se posent en effet, il reste néanmoins
que si tous les français ont cette connotation en tête, il faut qu’elle
apparaisse sous une forme ou une autre et les exemples représentent sans
doute l’une des entrées possibles de lexiculture. Des exemples tirés de la
presse d’information, de la critique, ou de la publicité ne sont donc pas à
exclure Pour
l’article consacré à la cigale, donner comme exemple, comme c’en est le cas
dans le Petit Robert (1re
édition, 1967) et le Grand Robert
(1re édition, 1964), « La cigale suce la sève des
végétaux : le mâle fait entendre un bruit strident », est certes
intéressant sur le plan encyclopédique, mais il conviendrait d’ajouter un
autre exemple, lexiculturel, qui associe la cigale à la fourmi, en référence
à une fable connue de tous les français, où la cigale représente
l’insouciance et l’imprévision pendant que la fourmi s’assimile à l’économie.
Chacun a en effet en mémoire le vers de La Fontaine : « La cigale,
ayant chanté Tout l’été, Se trouva fort dépourvue, Quand la bise fut
venue ». Ne pas l’intégrer, c’est faire fi de la lexiculture et ne pas
bien servir le locuteur étranger. Paul Robert voulait certes donner une suite
à l’ouvrage de Littré et s’en distinguer avec des citations du XIXe
et du XXe siècle, mais parfois, la lexiculture date du XVIIe
siècle ! Le développement lexiculturel :
l’encart, l’hypertexte, etc. Il
n’est pas toujours possible d’ajouter un exemple lexiculturel. Pour le mot
« apostrophe », on trouvera par exemple « l’apostrophe de
Ciceron à Catilina » qui conjugue habilement l’emploi du mot avec une
référence savante, mais il manquera dans l’article une référence à une
émission télévisée que tous les français connaissent :
« Apostrophe ». Cette émission hebdomadaire qui faisait en effet
intervenir les auteurs des derniers livres parus et symbolisant la discussion
autour de livres a marqué toutes les mémoires. Elle fait partie de la culture
courante française. En réalité, pour éclairer le lecteur étranger ou le
lecteur du XXIIe siècle, un commentaire de type lexiculturel doit
être ajouté à la définition du mot « apostrophe », pour signaler
qu’une rencontre télévisée hebdomadaire portait ce nom avec plus de mille
émissions en une vingtaine d’années. Ainsi peut-on comprendre la remarque
faite il y a quelques jours lorsqu’à la terrasse d’un café, devant une
discussion passionnée lancée entre trois consommateurs à propos d’un roman,
le garçon de café, leur a dit: « Vous jouez à Apostrophe ! » La
formule dictionnairique qui convient pour valoriser la lexiculture est en
réalité déjà en gestation. Dans la partie langue du Petit Larousse illustré, à la suite de l’énumération des
différents sens du mot, est en effet souvent offert un petit développement
encyclopédique sur le sujet traité, développement qui éclaire le mot et le
concept qu’il représente. Par exemple, pour le mot engrais, suit un commentaire encyclopédique sur la nature des
engrais, mais aussi sur leur rôle. On apprécie que soit ici évoqués à la fin
du développement les « dommages environnants » des engrais,
« surtout par la pollution des eaux souterraines ». Parce qu’en
fait, on se trouve déjà là en lexiculture, dans la mesure où la notion
d’engrais, très valorisante dans les années 1960-1970, s’est petit à petit
colorée d’une connotation inquiète quant à la pollution. Le mot
« engrais » ne bénéficie plus de la même « charge
culturelle » qu’en 1960. Ainsi,
la voix est-elle toute tracée : si dans ces développements
encyclopédiques il est fait une place accrue à la lexiculture, on bénéficiera
alors d’une explication complète du mot, avec toutes ses résonances.
Suggérons donc d’ajouter systématiquement un développement lexiculturel pour
tous les mots qui en ont besoin : accordéon,
pétanque (jeu de boule associé
d’abord au midi), dauphin (un
poisson intouchable, symbole d’intelligence animale), renard (la ruse, le loup et le renard, etc.), sans oublier les
mots revivifiés par la publicité, par la chanson, par les émissions de radio
ou de télévision : la vache
(« qui rit », une de nos crèmes de fromage les plus connues depuis
plus d’un demi-siècle), l’écureuil
(et la Caisse d’épargne), bobo
(« Allô, Maman, bobo »), le loft
(associé désormais à l’émission de télévisée consacrée à ces jeunes gens
filmés en permanence et éliminés par le public jour après jour), la météo (difficilement dissociable du
bulletin télévisé y correspondant : on « regarde la météo »),
etc. Il
est clair qu’il est tout aussi facile d’ajouter un développement lexiculturel
dans les dictionnaire papier que sur les support électroniques où
l’hypertexte peut être très bienvenu. En ce qui concerne les dictionnaires
papier, les marges de droite et de gauche peuvent aussi accueillir ce type de
commentaire lexiculturel, comme cela a été fait en partie avec efficacité
dans le Larousse Super Major
destiné aux élèves qui ont entre 9 et 12 ans. Présente
à travers l’exemple ou au cœur d’un développement spécifique, la lexiculture
sera assurément aussi bien appréciée par les locuteurs natifs qui aiment à
vérifier ce qu’ils ont confusément en mémoire que par les locuteurs non
natifs qui ont besoin de ces renseignement pour comprendre l’usage de
connivence qu’il est fait d’un mot entre les personnes d’un même pays. Sas lexicographiques et dictionnairique,
annexes : l’antichambre de sécurité On
a signalé comment, dans les dernière versions du Petit Larousse illustré, les pages roses intégraient les
« Mots historiques », ce qui est à la fois extrêmement utile et
porteur aussi bien en culture générale et courante qu’en meilleure
compréhension de la langue, puisque, pour exprimer sa pensée, un français y
aura recours. Avec ces annexes connues sous le nom de « pages
roses » consacrées d’abord aux locutions latines, puis aux proverbes, un
dictionnaire comme le Petit Larousse
bénéficie d’un outil souple qui, en termes de dictionnairique, est donc très
performant. Ajoutons que dans le millésime 2004, le fait d’y avoir intégré
quinze pages de « Mots nouveaux » assortis de dessins
humoristiques, de « regards d’artiste », ouvre vraiment la voie à
la lexiculture. Avec souplesse, on introduit ainsi par exemple un nouveau
sens en français du mot « collègue », désignant l’ami, le camarade,
embarqué dans une même aventure, ou encore un nouveau mot,
« pêchu », « qui est en forme », en très bonne santé, en
bref, selon l’expression familière française, qui « a la pêche ». Dans
le même ordre d’esprit, il faudrait aussi signaler les pages bleues du Dictionnaire Hachette qui, en fin
d’ouvrage, sont consacrées au « Mots nouveaux du français vivant ».
Pour se garantir en effet du passage éphémère d’un certain nombre de mots
nouveaux, le lexicographe a rangé ici tous les mots récents qui, si leur
usage se confirme, seront intégrés dans les colonnes du dictionnaire de
l’édition suivante. Cette pratique qui a bientôt dix ans se révèle
intéressante parce qu’elle donne plus de souplesse aux lexicographes qui ne
se trouvent plus devant le dilemme de l’intégration ou de l’exclusion. Les
lexicographes disposent avec cette annexe d’une voix médiane, d’une sorte de
sas, d’antichambre de sécurité qui rend moins pesante leur fonction
d’observateurs avisés, de cerbère placé à la porte du dictionnaire pour
accueillir ou non les nouveaux venus. Cette
pratique souple des annexes hors texte du dictionnaire, et cet usage du sas,
de l’antichambre, pour certaines notions dont le caractère durable n’est pas
encore assuré, nous paraissent très pertinents. En ce qui concerne la
lexiculture, il faut en effet distinguer ce qui est déjà très bien installé
(l’accordéon et le « bal
populaire ») et ce qui est plus récent (tel ou tel titre de roman ou de
film, ou encore une formule récente d’un homme politique, par exemple celle
de Jean-Pierre Rafarin avec « la France d’en haut et la France d’en
bas »), sans oublier les noms de marque et un certain nombre de slogans
publicitaires, qui font partie de la lexiculture de l’année, dont certains
éléments entreront dans la langue et d’autres disparaîtront. Donner donc au
lexicographe de la souplesse, une marge de manœuvre s’impose. Il
faudrait ajouter qu’il revient en principe au lexicographe de rendre compte
objectivement de tout ce qui a un impact sur la langue de ses contemporains.
Or, même s’il est de tradition (discutable) de privilégier l’écrit sur
l’oral, les traits lexiculturels agissent avec force dans le discours de
chacun et cette connivence du langage entre des personnes de même langue et
de même culture courante se retrouve constamment dans les textes littéraires
comme dans la presse. Comme on l’a déjà affirmé, un certain nombre de ces
traits sont actifs plusieurs décennies, voire de manière pérenne, d’autres ne
durent que quelques années. Or, si le lexicographe se doit d’enregistrer
impérativement tout ce qui est durable, pourquoi n’aurait-il pas aussi pour
mission d’offrir à tous cette mémoire lexicale qui ferait que rien dans le
langage ne puisse être perdu ? C’est
dans les dictionnaires que doivent être enregistrés des formules telles que
« la France d’en haut » et « la France d’en bas » si l’on
souhaite que dans un demi-siècle puissent être compris tous les articles
innombrables qui ont repris cette formule depuis maintenant plus d’un an, en
l’adaptant : « la musique d’en haut, la musique d’en bas »,
« la pollution d’en haut, la pollution d’en bas », etc. On
a d’ailleurs envie de conclure ce plaidoyer pour l’introduction de la
lexiculture dans les dictionnaires par cette formule : évitons
d’imaginer en effet de penser qu’il y aurait des « dictionnaires d’en
haut », pour culture savante, et des « dictionnaires d’en
bas », pour la culture courante. Nos dictionnaires sont
effectivement conçus pour tous et on ne doute pas que l’immense talent des
lexicographes et des dictionnaristes ne trouve dans la lexiculture à la fois
un enjeu linguistique et un nouveau souffle. On n’est d’ailleurs pas
inquiet : la lexicographie et la dictionnairique appartiennent au genre
utile, généreux et conquérant. Notre ami Ilan Kernerman qui nous donne ici la
possibilité d’exprimer ces quelques points de vue ne nous démentirait pas. 3. La triple investigation
dictionnairique S’agissant
de la lexicographie et de la dictionnairique, c’est à Bernard
Quemada qu’il faut en attribuer la paternité. À la fois lexicologue,
lexicographe et métalexicographe du plus haut renom en France, les chercheurs
français savent combien on lui doit le renouveau de nos disciplines et ce
lien extraordinaire qu’il a toujours su tisser entre, d’une part, la
tradition, l’histoire, et, d’autre part, le modernisme, l’avenir. J’ai
l’immense chance d’avoir fait mes études sous sa responsabilité et de
travailler aujourd’hui à ses côtés. S’agissant
de la lexiculture, c’est à Robert
Galisson qu’il faut attribuer l’invention et la théorisation du concept ainsi
que sa diffusion. C’est sa notoriété et une passion commune pour
l’enseignement du vocabulaire qui nous ont fait nous rencontrer. J’ai aussi
l’immense privilège de travailler à ses côtés dans le cadre des Études de linguistique appliquée. S’agissant
de la triple investigation
dictionnairique, c’est une démarche que j’ai mise en œuvre lors d’une
recherche qui m’avait été demandée sur le thème de « la norme »,
démarche expérimentée sur un mot et qui me semble pouvoir mériter d’être plus
largement divulguée et expérimentée à double titre. 3.1. Deux bénéficiaires : le lecteur
et le lexicographe Il
semble en effet que, d’une part, toute personne cherchant à exploiter le plus
richement possible un dictionnaire pour un mot, pour un concept donné, peut
être surprise de la richesse des résultats obtenus par la triple investigation dictionnairique,
d’autre part, en tant que lexicographe, cette triple investigation semble
pouvoir permettre une amélioration sensible de la cohérence de nos
dictionnaires En
fait, la recherche initiale qui m’avait été demandée sur le concept et la
définition du mot norme se révélait
par elle-même très riche de réflexion, parce que la norme représente, d’un
côté, ce qui est intégré inconsciemment par tous et, de l’autre côté, ce qui
est véhiculé consciemment dans des ouvrages spécifiques qui la recueillent et
la diffusent, notamment les dictionnaires. Le dictionnaire représente bien en
effet à la fois le lieu de mémoire et donc de description de la langue à un
moment donné, et le lieu d’arbitrage où les lecteurs viennent se rassurer sur
le sens précis d’un mot, son bon usage, c’est-à-dire la norme. Comment
les dictionnaires définissent-ils la « norme », un concept qui en
définitive traverse tout le dictionnaire dès qu’il s’agit de définir un
mot ? Et quel usage font-ils du mot « norme » dans le dictionnaire,
au-delà même de l’article qui est consacré au mot ? C’est en recherchant
exhaustivement toute information sur le mot « norme » fournie dans
un corpus de dictionnaires, qu’est née l’idée de la triple investigation dictionnairique. Il s’agit en réalité de
radiographier nos dictionnaires de telle manière qu’ils offrent plus
d’informations encore que le lexicographe ne croit en avoir apportées. Tout
d’abord, mettre en œuvre une méthode qui permette de débusquer dans les
dictionnaires des informations sur le mot recherché plus loin que le seul
article consacré au mot dont on cherche les sens et les emplois, tel est le
premier objectif de la triple investigation dictionnairique. C’est ainsi que
le chercheur soucieux de cerner le plus exhaustivement possible un mot, une
notion, peut tirer un profit accru du dictionnaire. Ensuite,
offrir peut-être un moyen de vérifier la qualité de l’article au regard d’une
cohérence à installer dans le dictionnaire, et donc améliorer éventuellement
même la qualité de l’article proposé et de tous ceux qui sont en corrélation,
telle est la seconde perspective offerte. Sans doute les lexicographes
seront-ils au reste surpris de découvrir à travers la triple investigation
l’inconsciente richesse qu’ils portent et qui mérite une pleine exploitation. Alors
que les deux premières approches, la lexicographie
et la dictionnairique d’une part,
la lexiculture d’autre part,
semblent pouvoir bénéficier d’applications immédiates, cette dernière
approche, la triple investigation dictionnairique,
relève davantage d’une expérimentation à mettre en œuvre. 3.2. La première investigation
dictionnairique La
première approche inhérente à cette triple investigation dictionnairique peut
paraître puérile tant elle fait partie des pratiques courantes des
lexicographes, il faut cependant la décrire pour les utilisateurs des
dictionnaires et montrer ainsi combien la consultation d’un seul dictionnaire
est restrictive. La première investigation dictionnairique consiste donc
naturellement à lire et à analyser dans plusieurs dictionnaires l’article
correspondant au mot dont on cherche à repérer les différents usages. Pour
être pleinement efficace, cette lecture doit associer deux dictionnaires de
taille comparable. La
simple comparaison à cet égard de deux dictionnaires de renom et de référence
pour les locuteurs de langue française, le Petit Larousse et le Petit
Robert en l’occurrence, laisse comprendre que par exemple l’article
« norme » représente déjà à ce stade le résultat manifeste d’une
interprétation de la langue et du discours. Une interprétation explicite du
mot, différente d’un dictionnaire à l’autre, est affichée à travers
l’organisation de l’article, avec ses différents sens et sous-sens, avec ses
développements définitoires et l’exemplification. Transparaît là en effet une
première interprétation, en somme la face visible du dictionnaire. Ainsi
l’analyse comparative du mot « norme » dans le Petit Robert et dans le Petit
Larousse dans les éditions de 1994 que nous avions choisie se révèle-t-elle
particulièrement éclairante. Ne faisant pas l’objet d’un dégroupement
homonymique dans chacun des dictionnaires, l’article « norme » fait
figure de « polysème » très intéressant, si l’on tient compte du
nombre élevé de ses sens, six dans le Petit
Robert, quatre dans le Petit
Larousse. À mieux y regarder, l’éclairage apporté et l’interprétation du
mot, que nous nous refusons à percevoir comme une entité découpée en quatre
ou six sens, est assez différente d’un dictionnaire à l’autre. Dans
le Petit Robert, il est fait état
d’un sens spécifique à la linguistique (« Ling. »), décrit en
quatrième position et représentant « ce qui, dans la parole, dans le
discours, correspond à l’usage général (opposé d’une part à système, d’autre part à discours) ». Au-delà du fait que
ni dans l’article système, ni dans
l’article discours, n’apparaît la
notion de norme, la parenthèse restant donc sibylline pour le non linguiste
(et même pour le linguiste), l’équipe rédactionnelle a ainsi jugé bon de
déterminer un sens précis pour le domaine de la linguistique, ce qui n’est
pas le cas dans le Petit Larousse
illustré. Pour ce dernier, c’est au sens donné en tête d’article, le sens
général, d’englober celui réservé à la linguistique : « État
habituel, conforme à la règle établie », une définition assez proche de
celle retenue en second par le Petit
Robert : « État habituel, conforme à la majorité des
cas ». Dans le Petit Robert
vient en effet en tête le sens marqué (« Littér. ») : « Type
concret ou formule abstraite de ce qui doit être », qui ne se présente
pas, à vrai dire, comme un archisémème. Du
côté du Petit Larousse, on commence
par donner trois sens issus de la langue générale, le premier sens déjà
évoqué et, en second, celui correspondant au « critère, principe auquel
se réfère tout jugement de valeur moral ou esthétique ». Le troisième
sens, même s’il est précédé de la marque « Techn. » reste de fait
polyvalent et présenté dans sa généralité : « Règle fixant les
conditions de réalisation d’une opération, de l’exécution d’un objet ou de
l’élaboration d’un produit dont on veut unifier l’emploi ou assurer
l’interchangeabilité ». Les exemples (« norme ISO »,
« norme de productivité ») sont là pour ancrer ce sens dans
l’univers technique. Vient en dernier, avec un développement explicatif, la
« norme » au sens algébrique du terme, la « norme sur un
espace vectoriel ». Contrairement à la dichotomie très française et en
partie arbitraire que nous faisons entre dictionnaire de langue et
dictionnaire encyclopédique, les définitions données par le Petit Larousse sont en réalité très
proches de celles qu’aurait pu donner un dictionnaire de langue, comme le Dictionnaire de l’Académie. Du
côté du Petit Robert, en fait, un
seul sens, le second, est dépourvu de marque. Le polysème est délibérément
traité comme installé dans le vocabulaire de spécialité avec ses marques
annoncées : littéraire (« Littér. »), technologique
(« Technol. »), linguistique (« Ling. »), juridique
(« Dr. »), mathématique (« Math. »). Au regard général
correspondant à celui du Petit Larousse
fait donc place ici un regard qui subdivise les domaines d’utilisation, de
manière presque distributionnaliste, avec au reste des exemples d’emploi
propres à un dictionnaire qui situe principalement la description sur le plan
de la langue, même si le quatrième et le cinquième sens manquent cruellement
d’exemple. On
pourrait aller plus loin dans la comparaison et constater à travers
l’organisation différente des sens que le Petit
Larousse se situe davantage du côté de la langue générale avec des
définitions qui permettent de mieux comprendre les sens spécialisés, qui sont
donnés en second, alors que le Petit
Robert ne donne pas d’emblée de
définition générale et rend compte des définitions variables d’une langue de
spécialité à l’autre, dans un ordre qui échappe au lecteur. Il y a donc là
deux manières de repérer la norme à propos justement du mot
« norme ». Cette
première investigation permet en définitive de constater que le traitement
polysémique proposé par les deux dictionnaires peut par exemple ici osciller
entre deux perspectives, l’une installant la description du mot d’abord dans
la langue générale et l’autre mêlant langue de spécialité et langue générale
dans un ordre dont la hiérarchie n’est pas semble-t-il essentielle. La
première investigation fondée sur la comparaison de dictionnaires gagne bien
entendu à être élargie au plus grand nombre de dictionnaires possibles :
au-delà des perspectives différentes perçues à la lecture de chacun, on peut
ainsi dégager également, bien entendu, les traits communs, en quelque sorte
les communs dénominateurs. De même que l’on peut aussi cumuler les
informations. 3.3. La deuxième investigation
dictionnairique Une
deuxième approche est définie par le repérage de tous les articles du
dictionnaire où on retrouvera le mot « norme », articles ayant donc
nécessité pour le lexicographe l’usage du mot dont on vient de chercher la
définition à l’article concerné. Il convient d’avouer que cette traque n’est
vraiment aisée que si le dictionnaire bénéficie d’une version informatisée,
ce qui est le cas pour le Petit
Larousse et le Petit Robert. On
peut alors lancer une recherche dans tout le dictionnaire pour relever toutes
les occurrences du mot, en l’occurrence le mot « norme », et
repérer ainsi tous les articles qui en ont impliqué l’emploi pour le
lexicographe-dictionnariste. Au-delà des mots de la même famille apparaît de
cette manière un réseau d’articles qui ont en commun l’usage de ce mot dans
les développements définitoires ou dans l’exemplification. On
se situe alors dans le cadre de l’interprétation implicite d’une notion
requise pour en expliciter une autre, et l’on découvre ainsi un réseau second
qui fait partie de la face non directement visible du mot recherché,
cependant bien présente dans le corps du dictionnaire. L’informatisation du
dictionnaire qui en permet la radiographie complète et rapide ouvre la clef
de nombre d’articles qui n’auraient jamais été consultés, à l’exception du
très petit nombre faisant l’objet d’un renvoi analogique dans la définition
de ce mot. La comparaison entre le Petit
Robert et le Petit Larousse est là également révélatrice d’une face cachée
différente. Peuvent ainsi être mises en relief les caractéristiques de tel ou
tel ouvrage, au-delà des éclairages apportés dans le cumul des deux réseaux
mis à jour. C’est
ainsi qu’on pourrait évoquer une sorte de tomodensitométrie[1]
dictionnairique d’un mot. En radiographiant en effet l’ensemble du Petit Robert et du Petit Larousse pour y débusquer les
articles qui font appel par exemple au mot « norme », une image
apparaît qui permet également de mesurer indirectement ce que représente le
mot et ipso facto la
« norme » en général, dès lors qu’elle n’est plus sous haute
surveillance au sein de l’article qui lui correspond. On trouvera ainsi dans
le Petit Robert 77 occurrence du
mot « norme(s) » se répartissant presque à égalité entre le
singulier (40) et le pluriel (37) contre 31 occurrences pour le Petit Larousse. En
traquant l’emploi du mot « norme(s) » dans le discours du Petit Robert et du Petit Larousse, c’est bien entendu
aussi un éclairage plus large qui est offert sur la notion de norme telle
qu’elle résonne confusément dans les esprits de la communauté linguistique,
avec des différences d’approche d’un dictionnaire à l’autre. Pour mettre en
relief l’intérêt de cette seconde investigation, on peut ici donner à grands
traits les résultats obtenus pour chacun des dictionnaires. Pour
le Petit Robert, on repère par
exemple six grandes thématiques avec, d’un côté, quatre thématiques qui sont
associées à un domaine de spécialité précis (linguistique et écriture ;
mathématiques, sciences et économie ; droit et politique ;
spécialités professionnelles), de l’autre côté, deux thématiques qui
correspondent à des valeurs que l’on qualifiera de partageables par des non
spécialistes. Ces deux dernières thématiques sont définies, tout d’abord, par
une opposition entre la norme à laquelle on s’assimile ou à laquelle on
s’oppose et, ensuite, par la philosophie et la sociologie. Quel
est donc le réseau d’articles qui accueille dans le Petit Robert « norme » au singulier ou au
pluriel ? En gros, dans les domaines de spécialités, le singulier
l’emporte : il convient à la « linguistique » avec l’accent, l’écart, la langue, et aux
« mathématiques » avec
des articles consacrés à l’espace,
l’intensité, le module, etc. Lorsqu’il s’agit
cependant des notions de mesure ou de l’économie, tous les emplois sont au
pluriel les normes antisismiques, parasismiques, dimensionnelles d’un objet, des « normes de dimension »
dans l’article découpe, des
« normes du groupe étalon » dans l’article étalon, etc. Mais dans le secteur propre aux sciences humaines,
entre philosophie, sociologie et valeur, on ne retrouvera là le mot « norme »
qu’au pluriel avec les articles dépersonnaliser,
étalon, hasard, logique, volontarisme, mais aussi valeur et goût. Est-ce un hasard si, dès qu’il s’agit d’une réflexion sur
les valeurs dans le domaine des sciences humaines, « la » norme
s’efface au profit, d’une certaine façon, de sa négation, c’est-à-dire le
pluriel. « Les » normes tuent en effet « la » norme… Sans
entrer dans l’interprétation hasardeuse, on peut cependant constater là une
convergence, sans exception, assez troublante. La norme a en effet quelque
chose d’instinctif, elle s’effrite et se démultiplie si on l’installe dans le
domaine de la réflexion. Le dictionnaire cache ainsi à son insu une
distinction que la langue insuffle et qu’une radiographie complète nous
révèle. Quels sont les articles touchés par la notion de « norme » dans le Petit Larousse ? Dans le corps du Petit Larousse, la distinction entre le singulier et le pluriel ne s’impose plus, l’emploi du mot « norme » est en effet toujours singulier, ce qui d’une certaine façon est en cohérence avec un article qui, pour le mot « norme », n’offre pas de dégroupement homonymique en fonction d’un sens à nuancer entre l’emploi du mot au singulier ou au pluriel. Si on met de côté l’utilitarisme qui pourrait se rattacher à une praxis de la norme, on distingue en fait deux grands réseaux thématiques, très cohérents, l’un défini par les vocabulaires de spécialité, avec les articles VHS, DHR, norme (ISO), orthonormé, rendement, unitaire, et l’autre déterminé par la même opposition entre les notions d’assimilation à la norme, ou au contraire d’écart, d’opposition. Ainsi, du côté de l’assimilation seront concernés les articles conforme, ajuster, standard, standardiser, purisme, bon, jus, ou plu |