Kernerman Dictionary News • Number 11 • July 2003

Quelques Concepts Lexicographiques Issus d'une
Formation Française de Lexicologie (1)

Jean Pruvost

Jean Provost est Professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise, dont il est Vice-Président et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Il organise chaque année un Colloque international, la Journée des dictionnaires, rendez-vous des lexicologues et lexicographes. Il est l’auteur de Dictionnaires et nouvelles technologies, qui a bénéficié du Prix international de linguistique Logos en 2000, et de deux Que sais-je ?, le premier sur Les Dictionnaires de la langue française et le second sur Les néologismes, écrit en collaboration avec J.-F. Sablayrolles. Auteur d’environ 180 articles, il codirige avec B. Quemada deux collections chez Champion (Études de lexicologie, lexicographie et dictionnairique ; Lexica). Il préside par ailleurs l’Association des Sciences du langage et fait partie de divers Comités de rédaction (Cahiers de lexicologie, Études de linguistique appliquée, International Journal of lexicography).
pruvost.jean@wanadoo.fr

À l’occasion du Congrès Euralex qui eut lieu à Copenhagues en juillet 2002, en tant que lexicologue et lexicographe français au contact de mes collègues s’exprimant en anglais, trois idées fortes m’ont traversé l’esprit :

- tout d’abord, il y avait manifestement beaucoup à apprendre pour un spécialiste français auprès de mes collègues anglais et américains dans leur approche spécifique de notre discipline ;

- ensuite, il m’a semblé d’emblée qu’il n’y avait pas vraiment eu jusqu’ici beaucoup d’échanges entre les approches françaises et les approches anglaises et américaines ;

- enfin, je découvrais que si j’apprenais beaucoup de mes collègues et amis anglais et américains, j’avais peut-être aussi un certain nombre de points de vue et de méthodes propres à ma formation qui pouvaient participer efficacement de la commune réflexion.

Aussi, encouragé par Ilan Kernerman dont la conférence au Congrès Euralex était particulièrement intéressante et stimulante, également encouragé par Tony Cowie dont j’admire le dynamisme bienveillantt, j’ai accepté de tenter d’exposer quelques-unes de ces idées qui font partie de mon credo et de ma formation dans le cadre de la revue Dictionary News. Trois perspectives m’ont paru intéressantes à développer en priorité.

La première correspond à la distinction à établir entre la « lexicographie » et la « dictionnairique ». La notion récente de « dictionnairique » a en effet été introduite par Bernard Quemada, directeur du Trésor de la langue française (16 volumes : 1971-1994), et elle a été adoptée avec fruit par de nombreux lexicologues français. Elle me paraît fondamentale.

La seconde perspective est celle développée par Robert Galisson à l’égard de la « lexiculture ». Robert Galisson est un de nos lexicologues du français langue étrangère les plus originaux et les plus performants. De fait, la lexiculture est probablement l’une des composantes les plus négligées dans la rédaction même des articles de dictionnaires français ou anglais, parfois même totalement oubliée.

La troisième perspective est celle que j’appelle la « triple investigation dictionnairique ». Quelques conférences que j’ai données sur le sujet m’ont convaincu que cette approche particulière pouvait très probablement avoir ses vertus pour l’amélioration de nos dictionnaires.


1. L’utile distinction entre la lexicographie et la dictionnairique

Pour bien comprendre la différence entre la lexicographie et la dictionnairique et bien percevoir leur indispensable complémentarité, il est nécessaire de la situer dans l’histoire récente des dictionnaires français qui, peu ou prou, n’est pas très éloignée de l’histoire de la lexicographie des autres pays occidentaux. On peut distinguer en effet quatre moments successifs au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

1.1. La lexicologie dissociée de la lexicographie, au sens traditionnel du terme

De 1950 à 1965, se démarque globalement une première période où il s’agit de distinguer la lexicologie, l’étude scientifique des mots, de la « lexicographie », au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire le fait d’élaborer des dictionnaires. On sait en effet que la lexicologie en tant qu’étude des mots n’atteint vraiment le rang de discipline scientifique que depuis la seconde moitié du XXe siècle. En France, une date est symbolique à cet égard, ce n’est effectivement qu’en 1959 que paraît le premier numéro des Cahiers de lexicologie et cette revue scientifique fondée et dirigée par Bernard Quemada franchira le cap du XXIe siècle, avec pas moins de 78 numéros et un succès scientifique jamais démenti.

Au cours de cette première période, la lexicologie et la lexicographie au sens classique du mot se redéfinissent l’une et l’autre et l’une par rapport à l’autre, la lexicologie devenant pleinement une discipline scientifique, et la lexicographie s’assimilant clairement à la fois à un savoir faire et à une science.

Les lexicologues, tout en s’inscrivant dans la continuité de la philologie, prennent alors la mesure du structuralisme naissant et des technologies de pointe du moment, technologies qui passent au cours de cette période par les machines mécanographiques à cartes perforées. Étudier le lexique et les vocabulaires en faisant appel à de grands corpus traités par cartes perforées, tel est bien l’enjeu pionnier de cette période. C’est notamment à Besançon, dans les laboratoires ainsi équipés de machines à cartes perforées, que viennent se former des lexicologues de l’Europe entière. Ainsi, en juin 1961, un colloque, qui a aujourd’hui valeur emblématique à mes yeux, est organisé par Bernard Quemada à l’Université de Besançon sur la mécanisation des recherches lexicologiques, colloque tout à fait représentatif du nouvel état d’esprit qui s’installe. Que déclare en effet l’un des invités, le Révérend père Busa, directeur du « Centro per l’automazione dell’analisi letteraria » de Gallarate, près de Turin ? « L’on a conscience que nous tous qui prenons part au colloque, sommes pionniers de l’automation de l’analyse lexicale. Nous illustrons un rôle nécessaire dans l’évolution, qui est en cours du livre […]. Aujourd’hui, aux côtés des cahiers et des livres imprimés, est en train de se placer le livre électronique ». Une telle déclaration, en 1961, mérite d’être qualifiée de visionnaire ! Elle montre en tout cas que la lexicologie prend une nouvelle dimension en s’appuyant sur les nouvelles technologies en train de naître.

Quant à la lexicographie de cette période, elle se démarque en France par la prise de conscience que les dictionnaires doivent reposer sur une plus grande analyse des critères qui les définissent. Les dictionnaires échappent au rôle isolé d’outils pour devenir l’objet d’une nouvelle réflexion.

On s’intéresse notamment à la notion de Dictionnaire du français fondamental (1958) : dans la lignée du « basic english » : ce dictionnaire du français de base relève de fait d’une expérience scientifique à perspective didactique, en étant fondé à partir d’une analyse de fréquence du vocabulaire. Dans l’attente d’un nouveau grand dictionnaire de langue française, on republie par ailleurs un grand dictionnaire symbolique du XIXe siècle, le Dictionnaire de la langue française de Littré (première édition, 1873 ; édition reprise en 1956). Dans le même temps, s’échaffaudent, à travers le Grand Larousse encyclopédique en dix volumes (1960-1964), les premières démarches définitoires construites en utilisant de nouvelles technologies, celles du moment, en l’occurrence 400 000 cartes perforées établies en amont de ce dictionnaire papier. Dictionnaire encyclopédique mais aussi performant dans le domaine de la langue et des technolectes, ce Grand Larousse encyclopédique mérite d’être retenu comme l’un des dictionnaires-phares de cette période. On n’aborde pas encore l’ère informatique au sens précis du terme, mais des méthodes très rigoureuses, fondées sur des analyses algorithmiques, sont déjà à l’œuvre.

Cependant, pour l’heure, la lexicographie peut encore garder son sens traditionnel : elle s’assimile en effet à l’élaboration de dictionnaires, en faisant appel en la circonstance aux technologies les plus adaptées, et en s’appuyant sur des équipes de plus en plus professionnalisées.

1.2. La naissance de la métalexicographie et la nouvelle distinction lexicographie/dictionnairique

La seconde période s’écoule en gros de 1965 à 1980, en démarquant un moment où le dictionnaire bénéficie d’un nouveau statut, en étant largement reconnu comme un objet d’étude scientifique. Une thèse française intitulée Les dictionnaires du français moderne (1539-1863) (Didier, 1968), thèse que l’on doit à Bernard Quemada qui dirigera ensuite le Trésor de la langue française, s’impose comme une somme à partir de laquelle de nombreuses études vont fleurir sur tel ou tel dictionnaire d’hier. Une nouvelle discipline prend donc naissance : la métalexicographie. La lexicographie, jusque-là, principalement liée à un besoin du quotidien, perçue surtout comme un outil, fait désormais partie des corpus que l’on étudie pour mieux comprendre l’histoire du genre et le fonctionnement de la langue. Ce faisant, les dictionnaires commencent à ne plus être seulement l’œuvre de philologues et d’excellents artisans, ils deviennent affaire aussi de linguistes.

Cette seconde période coïncide avec un moment d’intense commercialisation des dictionnaires auprès du grand public, et une véritable révolution des technologies informatiques, en amont du dictionnaire, dans le classement des données et de leur interprétation. En vérité, le domaine de la recherche sur le lexique prend une ampleur nouvelle, tout comme il devient plus facile de fabriquer des dictionnaires à partir de différentes bases de données informatisées, en les adaptant à différents types de public. Bernard Quemada installe alors une nouvelle dichotomie, entre la « lexicographie », à laquelle il donne un nouveau sens par rapport au sens traditionnel, et la « dictionnairique », les deux concepts fomant une utile dichotomie tout en étant complémentaires.

Dans l’opposition nouvelle instaurée entre la lexicographie, dans sa nouvelle définition, et la dictionnairique, la lexicographie dépasse alors de très loin le fait de rédiger un dictionnaire pour être assimilée à une véritable recherche scientifique, conduite sur les mots et leur recensement, avec tous les travaux définitoires qui y correspondent.

La dictionnairique représente au contraire tout ce qui est lié aux aspects concrets de la fabrication, de la présentation, pour un public donné, avec tous les impératifs commerciaux qui s’imposent pour plaire au public.

Avec la lexicographie, on se situe en fait dans le domaine de la recherche, sans préoccupation d’une mise en valeur pour un public non initié, sans avoir le souci d’adapter le contenu à des lecteurs acheteurs d’un produit. On est en quelque sorte bien en amont du dictionnaire mis en forme pour être vendu, on se situe dans la pure recherche. Il peut même s’agir d’une lexicographie qui, contrairement à la définition courante de la lexicographie qui s’assimilait à l’élaboration d’un dictinnaire, n’aboutisse pas nécessairement à un dictionnaire vendu. Correspondant à telle ou telle recherche sur les ensembles de mots, sur leur définition, elle peut très bien ne pas sortir d’un laboratoire et correspondre, par exemple, à des bases informatisées destinées aux seuls chercheurs. Il n’y a pas là, le souci d’un calibrage de l’information pour un produit séduisant d’un format achetable.

La dictionnairique – un mot que Charles Nodier a déjà utilisé au XIXe siècle, mais qui était tombé dans l’oubli jusqu’à ce que Bernard Quemada ne l’exhume – définit de son côté le fait d’élaborer un dictionnaire en tant que produit, offert à la vente, avec toutes les contraintes et les problématiques dont relève chaque réalisation, en tant qu’instrument de consultation, média culturel conçu à dessein pour un public déterminé d’acheteurs potentiels. Ainsi, ne faut-il jamais oublier que le dictionnaire représente un produit technico-commercial dont le contenu est défini en fonction des moyens qui lui sont consentis pour une clientèle délimitée, dans le cadre d’une étude de marché précise.

Ainsi, prenons pour exemple deux dictionnaires qui sont très répandus dans le monde francophone et qui sont considérés comme étant de grande qualité, en l’occurrence le Petit Robert ou le Petit Larousse (rappelons qu’il se vend 200 000 Petits Robert par an en moyenne, et 800 000 Petits Larousse par an, dont plus d’un million pour 2001). Lorsqu’une nouvelle édition en est proposée (chaque année puisqu’ils sont millésimés) et qu’il faut ajouter un mot nouveau dans une page, il n’est pas question à chaque rentrée scolaire de recomposer l’ensemble du dictionnaire papier, on supprime simplement tel ou tel exemple déjà installé dans un article voisin sur la même page, tel ou tel effet de sens, pour gagner les quelques lignes qui permettront d’insérer ce nouveau mot sans toucher au début de la page et à sa fin, et donc sans avoir à modifer les pages qui précèdent et celles qui suivent. On se situe bien là en pleine dictionnairique : ce sont les contraintes pratiques qui l’emportent sur la qualité et la précision définitoires.

On peut aussi, pour mieux illustrer la différence qui existe entre la lexicographie et la dictionnairique, affirmer que l’on peut être un excellent lexicographe, c’est-à-dire procéder à d’efficaces recherches sur les ensembles de mots, sur leur définition, et pour autant se révéler un exécrable dictionnairiste, c’est à-dire ne pas réussir à respecter des délais de fabrication et les inévitables contraintes matérielles imposées. On voit ainsi de grands dictionnaires bénéficier dans les premiers volumes d’articles énormes, au point d’être presque illisibles, puis au fur et à mesure, parce que la place va manquer et qu’on a déjà dû augmenter le nombre de volumes initialement prévus, les articles s’amaigrissent, et on peut même se retrouver en toute fin d’alphabet avec des articles indigents.

L’éditeur ne se confond pas avec un chercheur, il doit nécessairement vendre le produit d’une taille choisie pour un public à séduire à un prix donné, au cours d’une période donnée : la dictionnairique le concerne en tout premier. La règle est sans mystère : si le produit est inadapté, démesuré, non homogène dans la densité d’information apportée, le dictionnaire en tant que produit n’aura pas de succès, il ne se vendra pas, et la maison d’édition sera en péril.

Quoi qu’il en soit, la lexicographie et la dictionnairique sont complémentaires : il n’y a pas en effet de dictionnairique intéressante si elle ne repose pas sur une solide lexicographie, et le lexicographe est parfois plus efficace s’il a su tenir compte des contraintes dictionnairiques de temps et de place qui, d’une certaine manière, le cadrent et le poussent peut-être à davantage d’homogénéité dans la description d’un grand ensemble de mots.


1.3. Une distinction révélatrice de principes de base

On peut retenir plusieurs leçons de cette distinction nécessaire entre la lexicographie et la dictionnairique.

Tout d’abord, il importe de bien dissocier les deux perspectives, lexicographiques et dictionnairiques. Un dictionnaire, un produit donc, dans lequel les deux perspectives seraient confondues risque d’être très décevant par rapport à ce qu’attend le lecteur. Le lecteur souhaite en général des informations précises, mais pas étouffantes. S’il achète par exemple un ouvrage de mille pages, il préférera l’information utile et claire à l’information à tendance exhaustive qui transforme chaque article en exercice de compression, en effrayant digest. Vouloir toujours donner le maximum d’informations dans le minimum de place, c’est condamner le lecteur à une lecture faite à la loupe, à une lecture intellectualisée de « chercheur ». A-t-on réfléchi, par exemple, que le dictionnaire représente un genre dans lequel le rédacteur se refuse en principe toute redondance stylistique, celle-ci étant considérée comme incongrue ? On y fait la chasse au superflu, l’objet est scientifique et à ce titre, il se doit, croit-on, d’être austère.

On constatera cependant que les premiers dictionnaires monolingues français, ceux du XVIIe et du XVIIIe siècle dont il émane un grand charme, ne semblent pas à ce point contraints par une règle scientifique, de nature presque monacale, régissant l’ensemble de l’ouvrage. Toujours gagner de la place, en condensant le plus possible, pour ajouter de nouvelles informations, n’est pas un bon réflexe. En dehors du genre « dictionnaire », dans les ouvrages de nature didactiques, la redondance est justement très présente, voire indispensable, pour les explications. Elle permet d’aérer l’information, de la rendre accessible, digestible, elle offre aussi la possibilité de proposer diverses approches. Trop d’informations denses contrarient en définitive l’information efficace, tout en nuisant au plaisir de la consultation. Faute d’une dictionnairique qui permette d’emblée cette souplesse de rédaction, faute d’un dictionnaire qui sache limiter la lexicographie à un degré donné pour ajouter toute la dictionnairique qui convient, celle qui rendra la lecture du dictionnaire agréable, on perd sans doute l’une des fonctions premières du dictionnaire : rendre claire mais aussi agréable, lisible, l’information. Il est facile d’ajouter de l’information dense au nom de la lexicographie, il est difficile de se limiter et de choisir en bonne dictionnairique le discours le mieux adapté.

Ensuite, assimiler le produit de la recherche à la rédaction d’un article qui doit en rendre compte à cent pour cent, c’est confondre les étapes. Il y a un moment pour conduire la recherche, pour faire donc de la lexicographie, avec en somme un article destiné au seul chercheur ; il y a un autre moment pour adapter les résultats au lecteur, pour s’installer donc en dictionnairique, sans vouloir redonner forcément tout ce qui a été trouvé en lexicographie. On élabore alors un article destiné à un lecteur qui n’est ni linguiste, ni disposé à relire et relire des définitions trop denses. L’information à donner au lecteur ne doit pas se confondre avec la reprise pure et simple du discours scientifique et austère qu’attend le linguiste. Ainsi, la rigueur absolue et le souci d’exhautivité qui règnent dans la recherche ne sont plus nécessairement les critères premiers : il faut adapter pour mieux expliquer. Le lexicographe-chercheur peut écrire pour ses pairs quand il est dans le domaine de la recherche, mais quand il se fait dictionnairiste, il n’écrit plus du tout pour ses pairs, il écrit pour tous les lecteurs et tout spécialement ceux qui ne sont pas linguistes. Le dictionnaire a vocation didactique d’outil pour tous.

Enfin, a-t-on réfléchi suffisamment au fait que s’il est bon que le chercheur sache le plus de choses possibles sur le fonctionnement du mot dans la langue, il lui faut, quand il devient dictionnairiste, non pas forcément les résumer dans le moins de place possible, mais au contraire répondre le plus possible aux questions particulières que se pose le lecteur vis-à-vis de ce mot ? Or, le traitement souvent sytématique de l’information, à la manière de ce que nous faisons en linguistique, ne répond pas toujours à la majorité des questions spécifiques que les utilisateurs de dictionnaires se posent pour tel ou tel mot.

Il y a en effet plusieurs mots dans le mot, le « mot de la langue », le « mot du discours », le « mot littéraire », le « mot référent », etc. Or, ne l’oublions pas, le mot inscrit dans le dictionnaire qui correspond souvent à une synthèse plus ou moins réussie de tous ces « mots » cachés dans un seul mot, n’est pas le mot lui-même. Il faut admettre que le mot du dictionnaire est un artefact, un mot « dictionnairique ». Le mot décrit dans l’article n’est pas seulement celui que l’on analyse entre langue et discours, il pourrait d’abord être perçu comme le mot « consulté ». Et, à ce titre, le mot consulté a en partie ses difficultés propres qui échappent souvent aux règles homogènes de description, conçues pour l’ensemble des mots du dictionnaire.

On a établi par exemple une liste sommaire de ces difficultés propres pour certains mots français, et on s’aperçoit que tel mot est presque toujours consulté dans le dictionnaire pour lever la même difficulté. Il est curieux que l’on n’ait pas organisé des groupes d’observateurs non linguistes, des consultants des dictionnaires, notant systématiquement les questions qu’ils posent au dictionnaire. Une grande enquête de ce type serait pour le moins révélatrice. On en a une idée pour les dictionnaires électroniques en ligne, lorsqu’est organisée une observation automatique des questions posées, mais les études des besoins manifestés manquent.

Ainsi, comment écrit-on le verbe français rejeter au futur : rejetera, rejettera ? Presque aucun dictionnaire ne pense à l’introduire dans un exemple, or l’article est consulté à 80 % pour cette question. Pour l’abréviation très usitée, un pro (un professionnel), on ne trouve jamais le pluriel, et l’on hésite, peut-on écrire des « pros ». Là aussi, la consultation de ce mot répond en majorité à cette question d’orthographe. Certes, pour le linguiste, le problème ne se pose pas. Il a en effet réfléchi en termes de règles à l’échelle de tout l’ouvrage, et il considère que, s’il ne donne pas telle ou telle information, c’est qu’à ses yeux cela va de soi. S’il ne mentionne pas de remarque particulière, c’est que l’on suit la règle générale. Obsédés que nous sommes en tant que lexicographes par la place à gagner, toute économie de d’espace est bonne à prendre, la règle générale fait gagner des espaces typographiques : tant pis pour le lecteur qui n’a aucune conscience de notre obsession et qui consulte un mot justement parce qu’il n’est pas conscient de la règle générale. C’est faire fi un peu vite de la consultation inquiète du lecteur. En vérité, le lecteur ne lit statistiquement jamais les préfaces et souhaite une réponse directe à ses questions. Ainsi, pour les accords particuliers et compliqués en français des pronominaux qui font que « il se sont développé » ne prend pas de s, là aussi, il est bien rare que les dictionnaire en offrent l’illustration souhaitée dans les exemples. Il en va de même sémantiquement où l’on n’attend pas forcément et systématiquement la description exhaustive de tous les composants sémantiques du mot, mais parfois des exemples éclairants sur le référent, hier et aujourd’hui. Presque aucun français ne consulte l’article « chaise » pour son orthographe ou son emploi dans la langue : ici, c’est le référent qui l’emporte. C’est donc le référent qui doit être surtout développé en bonne dictionnairique, or un dictionnaire de langue français par principe n’offre pas d’illustration. Il faut donc déjà savoir ce qu’est une « chaise haute », une « chaise longue », une « chaise à porteur », une « chaise percée », une « chaise roulante », la « chaise d’une meule » pour tirer profit de ces mots donnés en liste dans les dictionnaires de langue, assortis (pas toujours) d’une définition des plus sommaires.


Cette distinction qui nous paraît fondamentale entre la notion de lexicographie-recherche et celle de dictionnairique, soucieuse de procurer un outil agréable et efficace pour le lecteur et non pour le chercheur, ne disparaît pas au cours des deux périodes qui suivent. Elle prend au contraire davantage d’importance. Si au cours de la seconde période qui vient d’être évoquée sont nés, en effet, de très grands dictionnaires tels que le Dictionnaire du français contemporain (1966), de nature distributionnaliste, le Trésor de la langue française (1971-1994) de nature philologique, fondé sur une documentation textuelle informatisée inégalée pour la langue française, le Grand Larousse de la langue française (1971-1978), d’approche également distributionnaliste, le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (1964 ; Supplément en 1970) de Paul Robert, dans la continuité rénovée du Littré, en vérité, la troisième période qui se dégage de 1980 à 1995 environ ne fait que renforcer l’utile distinction à établir entre la lexicograhie et la dictionnairique.

On assiste alors au rapprochement entre, d’une part, les domaines propres aux dictionnaires destinés à la consultation humaine, et, d’autre part, la lexicomatique, une discipline jusque-là réservée aux informaticiens, cette dernière discipline associant tout ce qui constitue la base des connaissances lexicales et tout ce qui relève des dictionnaires-machines pour le traitement automatique des langues et les industries de la langue. La recherche prend de fait son plein envol, les moyens informatiques permettant des travaux de très grande ampleur, la lexicographie au sens quémadien du terme bat son plein.

De l’autre côté, l’informatique, avant même la naissance des premiers cédéroms et d’Internet, autorise la démutiplication des dictionnaires destinés au public en partant de bases de données bien nourries. De nombreux petits dictionnaires apparaissent ainsi, diversifiés selon les âges, la « dictionnairique » peut même désormais dépasser l’adaptation des données offertes par la recherche, pour parfois avoir son autonomie, en dehors de la lexicographie. Ce n’est plus de la recherche, c’est de l’adaptation des données, avec autant de « cocktails » avec les données que de publics potentiels. Diversifier pour mieux vendre. Et ce tantôt en adaptant avec talent, efficacité, les acquis. C’est le cas du Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, 1992) par exemple, qui présente de manière agréable des informations étymologiques offertes par les chercheurs, du CNRS notamment . Tantôt au contraire, en apportant rien d’autre qu’un rebrassage assez plat des informations, sélectionnées, ciblées pour un profit commercial parfaitement calculé, à la manière d’un produit bien conditionné.

Faire en sorte que la lexicographie ne se referme pas sur elle-même, que la dictionnairique ne s’auto-reproduise pas, tel est alors le cap à ne pas perdre. Les deux perspectives, lexicographiques et dictionnairiques, doivent rester solidaires et complémentaires. Sans recherche, il n’y a pas en effet d’avenir intéressant pour les dictionnaires. Et sans bonne dictionnairique, la lexicographie peut se racornir et ne profiter qu’à quelques-uns, sans drainer réellement de nouvelles compétences.

Quant à la dernière période, de la toute fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle, marquée par le développement d’Internet, elle se distingue d’abord par le renouveau des stratégies éditoriales, étendues et adaptées aux nouveaux espaces virtuels, espaces infinis d’information accessibles en temps réels. Elle se définit aussi par une métamorphose profonde des réflexes de consultation.

Un problème demeure : pour l’heure, ce sont surtout des adaptations électroniques de produits, offerts il y a peu sur le papier, qui sont en cours d’élaboration ou bien proposés sur le marché. C’est de la « redictionnairisation », on passe du papier à l’électronique, en y ajoutant toutes les balises propres à une consultation la plus riche et la plus croisée possible, et on l’assortit de liens internets. Il reste néanmoins à inventer des dictionnaires conçus d’emblée pour le support informatique, avec sans doute de réels décloisonnements par le biais hypertextuel entre l’encyclopédie et la langue, entre la synchronie et la diachronie, entre le vocabulaire général et le vocabulaire spécialisé, entre les exemples textuels et l’exemple imagé, sonore, synesthésique en somme. En y ajoutant la lexiculture que nous exposerons ultérieurement.

Une nouvelle lexicographie et une nouvelle dictionnairique sont à développer : le champ d’activité est immense. Beaucoup commencent à préférer la fouille désordonnée sur Internet, certes riche mais aléatoire, à la consultation d’un vrai « dictionnaire » fondé sur ce décloisonnement, en commençant par ne pas confondre lexicographie et la dictionnairique. Déjà, quelques ouvrages relèvent le défi, en particulier du côté des dictionnaires d’apprentissage. Tous ensemble, à l’échelle mondiale, nous ne serons pas frileux.


R
éférences

Ouvrages et articles

Galisson R. et J. Pruvost (dr.), 1999. Vocabulaire et dictionnaires en français langue maternelle et en français langue étrangère. Étude de linguistique appliquée, n° 116 (octobre-décembre). Paris: Didier Érudition.

Pruvost J.,  2002. "À la recherche de la norme: sa représentation lexicographique et dictionnairique chez Larousse et Robert et la triple investigation". In La représentation de la norme dans les pratiques terminologiques et lexicographiques, Langues et sociétés n° 39. Montréal: Office de la langue française, Québec, pp. 139-170.

Pruvost J., 2002. Les dictionnaires de langue française. Collection "Que sais-je ?" n° 3622. Paris: Presses Universitaires de France.

Quemada B., 1961. "Actes du Colloque sur la mécanisation des recherches lexicologiques". In Cahiers de lexicologie, n°3. Paris: Didier Érudition.

Quemada B., 1987. "Notes sur lexicographie et dictionnairique". In Cahiers de lexicologie, n° 51. Paris: Didier Érudition, pp. 235-245.  

Dictionnairies

Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, 5 vol. et 1 Supplément, 1964-1970. Paul Robert. Paris: Société du Nouveau Littré.

Dictionnaire de la langue française, 4 vol., 1863-1873. Littré É. Paris: Librairie Hachette.

Dictionnaire du français contemporain, 1966. Dubois J. (dir.). Paris: Larousse.

Dictionnaire du français fondamental, 1958. Gougenheim G. Paris: Didier.

Dictionnaire historique de la langue française, 2 vol., 1992. Rey A. (dir.). Paris: Le Robert.

Grand Larousse encyclopédique, 10 vol., 1960-1964. Dubois Cl. (dir.). Paris: Larousse.

Le Petit Larousse illustré, depuis 1905, un millésime chaque année. Paris: Larousse.

Le Petit Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, depuis 1967, un millésime chaque année. Paris: Société du Nouveau Littré, Société Le Robert.

Trésor de la langue française, Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècle (1789-1960), 16 vol., 1971-1994. Paris: Klincksieck, vol. 1-10. Paris: Gallimard, vol. 11-16. Directeurs: Imbs P. (vol. 1-7), Quemada B. (vol. 8-16). http://www.inalf.fr/tlfi

 

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